Activités du pilote de démonstration du projet NB-ITTAS dans le bassin du Kou au Burkina Faso. Source: Lefaso.net
Ceci est un article de vulgarisation de KAGAMBEGA P. Zéphirin, chercheur à l’Institut des Sciences des Sociétés (INSS), du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST), Burkina Faso. Son article analyse les changements intervenus dans le bassin du Kou et leurs liens avec les conditions de vie et les activités des populations.
Auteur : KAGAMBEGA P. Zéphirin
Affiliation : Institut des Sciences des Sociétés (INSS), Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST), Burkina Faso
Auteur correspondant : KAGAMBEGA P. Zéphirin – kagambegazephirin@gmail.com
1. Introduction
Situé dans l’ouest du Burkina Faso, le bassin versant du Kou est un territoire particulièrement important pour les populations et l’économie de la région des Hauts-Bassins. D’une superficie d’environ 1 860 km², il abrite notamment une partie de Bobo-Dioulasso et plusieurs zones rurales où l’agriculture, l’élevage et le maraîchage occupent une place importante dans les moyens d’existence. La rivière Kou, longue d’environ 70 km, constitue également une ressource essentielle pour les activités agricoles et l’approvisionnement en eau.
Mais ce territoire connaît depuis plusieurs décennies de profondes transformations. L’augmentation de la population, les migrations, l’extension des terres agricoles et des zones d’habitation ainsi que les changements climatiques exercent une pression croissante sur les terres, la végétation et les ressources en eau. Les espaces autrefois occupés par des formations naturelles sont progressivement transformés en champs ou en zones habitées. Cette évolution pose une question importante : comment satisfaire les besoins croissants des populations tout en préservant les ressources naturelles dont elles dépendent ?
Pour mieux comprendre cette situation, une étude a été menée afin d’analyser les changements intervenus dans le bassin du Kou et leurs liens avec les conditions de vie et les activités des populations. Elle s’est intéressée à une période de quarante ans, de 1984 à 2024, permettant ainsi de mesurer l’ampleur des transformations du territoire.
Les résultats peuvent être utiles aux producteurs agricoles, éleveurs, collectivités territoriales, services techniques chargés de l’agriculture, de l’environnement, du foncier et de l’eau, organisations paysannes, associations locales et acteurs du développement. Ils permettent de mieux identifier les pressions exercées sur les ressources et les actions à renforcer pour assurer une gestion plus durable du bassin du Kou.

2. Méthodologie / Matériel et méthodes
L’étude a combiné deux principales sources d’information. D’une part, des images satellites de 1984, 2004 et 2024 ont été analysées afin d’observer l’évolution de l’occupation des terres, notamment les savanes, les forêts, les terres cultivées, les zones d’habitation et les plans d’eau.
D’autre part, des enquêtes ont été réalisées auprès de 210 ménages répartis dans neuf localités du bassin : Toukoro, Badara, Diarradougou, Bana, Moamy, Doufiguisso, Tien, Kôdara et Toukoro-Sambla. Ces localités ont été choisies pour représenter différentes situations géographiques et agricoles du bassin.
Des entretiens ont également été menés avec des communautés locales, des autorités administratives, des services de l’environnement, des organismes chargés de la gestion de l’eau, des services agricoles et des organisations de la société civile. Cette démarche a permis de mettre en relation les transformations observées sur le territoire avec les activités économiques, les conditions sociales et les pratiques des populations.
3. Résultats
40 ans de changement en quatre chiffres
| Plus de 70 % de perte de savane arbustive |
+281 % de surfaces occupées par l’habitat |
| 41 700 → plus de 114 000 ha de cultures pluviales |
203 → moins de 50 ha de plans d’eau |
3.1. En quarante ans, les espaces naturels ont fortement reculé
En 1984, la savane arbustive occupait environ 120 000 hectares dans le bassin du Kou. En 2024, elle couvre moins de 35 000 hectares. Cela représente une perte de plus de 70 % en quarante ans. Les forêts galeries et les savanes arborées ont également diminué. Les cartes de 1984, 2004 et 2024 montrent progressivement le remplacement d’une partie des espaces naturels par les zones agricoles et les espaces habités.

3.2. Les terres agricoles occupent une place de plus en plus importante
Pendant que les formations naturelles diminuent, les superficies agricoles progressent fortement. Les cultures pluviales occupaient environ 41 700 hectares en 1984 ; elles dépassent 114 000 hectares en 2024. Les cultures irriguées atteignent également plus de 7 300 hectares en 2024. Cette extension traduit l’importance de l’agriculture pour les populations, mais elle peut accélérer la dégradation des sols lorsqu’elle se fait au détriment de la végétation naturelle ou sans mesures suffisantes de conservation. Le défi n’est donc pas d’empêcher les populations de produire, mais de produire durablement sans continuer à réduire les espaces naturels indispensables à l’équilibre du bassin.
3.3. L’habitat s’étend rapidement
La superficie occupée par l’habitat est passée d’environ 2 040 hectares en 1984 à plus de 7 700 hectares en 2024, soit une progression de 281 %. Cette évolution montre que l’urbanisation constitue, avec l’agriculture, l’un des principaux facteurs de transformation du bassin. L’extension des zones habitées augmente les besoins en terres, en eau et en infrastructures. Sans planification adaptée, elle peut aussi favoriser l’occupation de zones fragiles et accroître la concurrence entre usages agricoles, résidentiels et environnementaux.
3.4. Les ressources en eau montrent des signes préoccupants
La superficie des plans d’eau est passée d’environ 203 hectares à moins de 50 hectares entre 1984 et 2024. L’étude associe cette évolution à un stress hydrique accru et évoque plusieurs causes possibles, notamment l’assèchement, le drainage ou l’abaissement des nappes phréatiques. Les enquêtes montrent aussi que les éleveurs interrogés utilisent directement la rivière pour abreuver leurs animaux et que seulement 20 % ont accès à des plans d’eau permanents. Une diminution de la disponibilité de l’eau peut donc avoir des conséquences directes sur les activités économiques et les conditions de vie.
3.5. Les difficultés sociales influencent aussi l’utilisation des ressources
La dégradation de l’environnement ne peut pas être comprise indépendamment des conditions de vie. L’enquête montre que 85 % des personnes interrogées n’ont jamais été scolarisées. Ce faible niveau d’instruction peut rendre plus difficile l’accès à certaines informations et formations sur les pratiques agricoles durables. L’accès à la terre est également différencié : les autochtones représentent 77 % des personnes interrogées contre 23 % d’allochtones. Selon l’étude, ces derniers disposent généralement d’un accès plus limité à la terre, ce qui peut les conduire à exploiter plus intensivement les petites superficies disponibles. Les femmes sont aussi confrontées à un accès limité aux ressources productives et aux terres, alors qu’elles participent activement au maraîchage, à l’élevage de petits ruminants et à différentes activités économiques.
3.6. Les populations s’adaptent, mais certaines réponses peuvent créer de nouveaux problèmes
Plus de 85 % des ménages combinent au moins deux sources de revenus. Agriculture, élevage, maraîchage, petit commerce, pêche ou migration permettent de réduire la dépendance à une seule activité. Certaines pratiques peuvent toutefois avoir des effets négatifs sur l’environnement : 31 % des ménages déclarent utiliser des engrais ou des pesticides. Lorsqu’ils sont employés sans accompagnement technique approprié, ces produits peuvent accroître les risques de pollution des sols et des eaux. D’autres pratiques apparaissent plus favorables à une gestion durable, comme le compost, le paillage, le reboisement ou la gestion collective de l’eau, mais leur diffusion reste freinée par le manque de formation, de moyens financiers et d’accompagnement institutionnel.
4. Conclusion
En quarante ans, le bassin versant du Kou a connu une transformation importante. Les terres agricoles et les zones d’habitation se sont fortement étendues alors que les savanes, certaines formations forestières et les plans d’eau ont reculé. Ces changements montrent que les besoins croissants en terres, en nourriture, en habitat et en revenus exercent une pression de plus en plus importante sur les ressources naturelles.
Les résultats montrent également que les problèmes environnementaux sont étroitement liés aux réalités sociales. L’accès inégal à la terre, le faible niveau d’instruction, les difficultés économiques et l’accès limité des femmes aux ressources influencent les pratiques des populations. Préserver le bassin du Kou ne signifie donc pas choisir entre développement des populations et protection de l’environnement : les deux doivent être menés ensemble.
Les résultats conduisent notamment à privilégier plusieurs actions : renforcer la sécurisation foncière, améliorer l’accès des producteurs à la formation et à l’accompagnement technique, favoriser les pratiques agroécologiques, mieux planifier l’extension agricole et urbaine, soutenir les initiatives communautaires de gestion des ressources et renforcer la concertation entre populations, collectivités et services techniques.
L’avenir du bassin du Kou dépendra finalement de la capacité des différents acteurs à mieux produire, mieux partager et mieux protéger les ressources disponibles aujourd’hui afin qu’elles puissent encore répondre aux besoins des générations futures.
5. Références bibliographiques
KAGAMBEGA, P. Z. (2025). Le bassin versant du Kou : un territoire sous pression entre enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS), 3(5), 4424-4435.
Lambin, E. F., & Geist, H. J. (Éds.). (2006). Land-Use and Land-Cover Change: Local Processes and Global Impacts. Springer.
Pretty, J. (2008). Agricultural sustainability: concepts, principles and evidence. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 363(1491), 447-465.
Reij, C., Tappan, G., & Smale, M. (2009). Re-Greening the Sahel: Farmer-Led Innovation in Burkina Faso and Niger. In Millions Fed: Proven Successes in Agricultural Development (pp. 53-58). IFPRI.
Ce document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique : KAGAMBEGA P. Zéphirin. Le bassin versant du Kou : un territoire sous pression entre enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS). Septembre 2025; 3(5):4424-4435. DOI : 10.5281/zenodo.17072998.
Remerciements : Les recherches à l’origine de ce document ont bénéficié du soutien du Global Development Network (GDN) et de l’Agence française de développement (AFD). Les opinions exprimées restent celles de l’auteur.

