Aïchata Nébié, productrice du beurre de karité à Toussiana.
Les femmes qui transforment les amandes de karité en beurre au Burkina Faso, assurent une activité essentielle à l’économie locale. Mais, elles tirent peu de revenus de ce travail. Dans la commune de Toussiana située dans la région du Guiriko, le manque d’équipements, les difficultés de commercialisation et les impayés, fragilisent la filière. A la rencontre des productrices du beurre de karité.
Par Kambou Jean Marc, collaborateur
Le long de la route nationale n° 7, entre Bobo-Dioulasso et Banfora, les engins de chantier soulèvent la poussière rouge.
En ce 11 octobre 2026, Toussiana présente le visage d’une commune en mouvement. Les commerces bordent la route, les passants vont et viennent et les échanges animent les abords des étals.

Derrière cette activité quotidienne, des femmes s’emploient à tirer des revenus de la transformation des produits agricoles locaux.
Parmi elles, les productrices de beurre de karité. Elles affrontent la difficulté de vendre leur production à un prix qui rémunère réellement leur travail.
Faute de débouchés réguliers, certaines conservent leurs stocks pendant plusieurs mois. D’autres, livrent à crédit et attendent longtemps le paiement de leur marchandise. Malgré les efforts consentis, les bénéfices restent faibles au regard du travail fourni.
Au secteur 2 de Toussiana, nous rencontrons Aïchata Nébié, employée de commerce engagée dans l’agrobusiness alimentaire. Elle vit les contraintes de cette activité.

Sous un arbre, elle explique les usages du beurre de karité, obtenu à partir des amandes du fruit de l’arbre à karité.
Le produit entre dans la fabrication de savons et de cosmétiques. Il sert également à des usages traditionnels et alimente des circuits commerciaux au-delà des frontières du Burkina Faso.
« Le beurre de karité, c’est une huile faite à base de noix de karité. On l’utilise beaucoup dans les produits traditionnels, mais aussi dans la fabrication de cosmétiques et de savons. Certaines productrices l’exportent même hors du Burkina Faso », explique-t-elle.
Des heures de travail pour un revenu limité
De la collecte des noix à l’obtention du beurre, chaque étape exige du temps et de l’énergie. Le travail manuel occupe encore une place importante dans les unités artisanales, faute de moyens suffisants pour acquérir des équipements adaptés.
« Du noyau jusqu’au beurre, vraiment, ce n’est pas facile », souffle Aïchata Nébié. Elle résume les conditions de production en quelques mots. « On n’a pas de machine. Souvent, on bat la pâte à la main. »
Certaines coopératives ont bénéficié, l’année précédente, d’équipements de trituration. Cependant, cette amélioration ne résout pas toutes les difficultés.
Les productrices qui ne disposent pas de leurs propres machines, doivent payer pour accéder à ces installations. Cette dépense supplémentaire réduit davantage leurs marges.
Les volumes transformés ne garantissent pas non plus, des revenus satisfaisants. En 2025, la coopérative à laquelle participe Aïchata Nébié, a produit au moins 60 sacs de 100 kilogrammes de beurre de karité, selon ses déclarations.

Mais l’écoulement de cette quantité, a été difficile. Au terme de la campagne, le bénéfice net annoncé s’élevait à environ 300 000 francs CFA.
Ce montant, rapporté au volume produit et aux efforts fournis, montre les limites économiques d’une filière confrontée à des problèmes de commercialisation.
Dans cette commune, les femmes peuvent transformer les amandes, mais elles ne trouvent pas toujours des acheteurs capables d’absorber les stocks à bon prix, dans des délais raisonnables.
Des stocks qui s’accumulent dans les maisons
La commercialisation constitue l’un des principaux obstacles des transformatrices des amandes de karité. Faute de contrats réguliers avec les industries cosmétiques ou de réseaux de distribution bien organisés, les productrices cherchent elles-mêmes des acheteurs.
Certaines conditionnent le beurre dans des pots ou des sachets avant de le déposer dans des commerces alimentaires. D’autres, passent par des intermédiaires qui acheminent les produits vers Bobo-Dioulasso, Banfora ou d’autres marchés.
Bintou Traoré, productrice de la localité, décrit les conséquences d’une production qui dépasse les capacités d’absorption du marché.
Les stocks constitués lors de la campagne précédente n’ont pas tous, trouvé preneur. « Beaucoup de femmes ont gardé l’huile de karité chez elles, à la maison, jusqu’à cette année », confie-t-elle.
Le beurre immobilisé représente de l’argent que les productrices ne peuvent pas réinvestir dans une nouvelle campagne.
Les dépenses de collecte, de transformation et de conditionnement ont déjà été engagées, mais les recettes attendues tardent à arriver.

Pour les femmes qui dépendent de cette activité, la situation fragilise la continuité du travail. La vente à crédit accentue encore cette précarité.
Certaines productrices livrent leur marchandise à des commerçants ou à des intermédiaires sans recevoir immédiatement le paiement.
Des sommes dues au titre de la campagne précédente restent parfois impayées.« Quand on travaille à crédit, ça ne fait pas évoluer. Tu es en train de reculer, tu n’avances pas », déplore Aïchata Nébié.
Elle plaide pour un marché où les transactions permettent de récupérer rapidement l’argent investi.
« Si on pouvait avoir un marché où la personne vient, paie le produit et te donne ton argent comptant, même si tu gagnes peu, tu peux le refaire. Le petit va devenir beaucoup. », a-t-elle plaidé.
Une diversification d’activités pour joindre les deux bouts qui ne suffit pas
La transformation des amandes de karité, n’est pas la seule activité menée par les femmes de Toussiana. Aïchata Nébié cite également le néré, dont les graines servent à produire le soumbala, un condiment présent dans de nombreuses cuisines de la région.
La mangue fait aussi l’objet d’un séchage destiné à mieux valoriser les fruits et à limiter les pertes après la récolte. L’anacarde complète ces activités, avec le décorticage et la transformation des noix de cajou.
Cette diversification ouvre plusieurs possibilités de revenus, mais demande du matériel, des compétences techniques et des débouchés adaptés à chaque produit.
C’est donc dire que, la multiplication des activités ne garantit donc pas, à elle seule, une amélioration durable des conditions de vie.

Oumar Ouattara, artisan formateur qui côtoie ces productrices, reconnaît leur détermination. « En réalité, elles sont déterminées, courageuses, et je dirai battantes », affirme-t-il. Il estime toutefois, que les recettes de leurs activités couvrent difficilement les besoins des ménages.
Les productrices selon lui, ont besoin de mieux maîtriser les normes de qualité exigées par certains marchés, notamment celui des cosmétiques.
Il relève par exemple, l’absence de réseaux de commercialisation pérennes et le manque d’appuis financiers destinés à l’acquisition d’équipements.
Il appelle les gouvernement et les organisations d’accompagnement, à soutenir la modernisation des unités de transformation et l’organisation des circuits de vente.
Un meilleur accès aux machines pourrait réduire la pénibilité du travail, tandis que des débouchés réguliers permettraient aux productrices, de planifier leurs activités avec davantage de sécurité.
Être femme, est d’abord un défi
À la fin de la journée, l’animation diminue progressivement le long de l’axe Bobo-Dioulasso-Banfora. Dans les concessions, les préoccupations liées aux activités agricoles et commerciales continuent pourtant d’occuper les esprits.
Pour Aïchata Nébié, le travail des femmes mérite davantage de considération, à commencer par une meilleure rémunération de leurs efforts.
« Les femmes qui se battent jour et nuit pour tenir leur foyer, je leur tire mon chapeau. Être femme, est d’abord un défi. Car une femme, ce n’est pas que la forme ou la beauté du visage, c’est beaucoup de travail. Elle accepte de tomber, accepte de se relever. C’est ça, la femme, et c’est ça, la vie », confie-t-elle.
À Toussiana, les productrices continuent de transformer les ressources disponibles malgré les faibles marges et les difficultés de vente.

Leur activité fournit des revenus aux ménages, mais son avenir dépend de conditions économiques plus favorables.
Des équipements accessibles, une organisation commerciale plus solide et des acheteurs qui paient dans les délais, figurent parmi les attentes exprimées sur le terrain.
À 19 heures, le reporter de Reflet info reprend la route en direction de Bobo-Dioulasso pour y passer la nuit avant le retour à Ouagadougou.
Les « braves » les productrices, elles, restent confrontées à la même question au terme de chaque campagne.
Comment transformer le fruit de leur travail en revenus suffisamment réguliers pour faire vivre leurs familles et poursuivre leur activité ?

