En signe de paix définitive, les deux artistes locaux, Sami Da dit Bailai (à d.) et Ditarè Dah dit Génie Ditarè (à g.) saisissent l'ivoire sacré tenu à l'autre bout par Sa Majesté Bifaté II.
Le climat socio-culturel a retrouvé sa sérénité dans la cité de Bafuji depuis le 22 avril 2026. Le différend qui opposait les artistes Sami Da dit Bailai et Ditarè Dah dit Génie Ditarè appartient désormais au passé. Grâce à la médiation de Sa Majesté Bifaté II, Chef de Canton de Gaoua, les deux étoiles montantes de la musique locale, ont fumé le calumet de la paix.
Par Jean Marc Kambou
Nous décrochons enfin le 26 avril 2026, un rendez-vous avec Sa Majesté Bifaté II de Gaoua pour le 29 du même mois.
Au menu de l’entretien, une médiation qui fait parler dans tout le Djôrô. Il s’agit de la réconciliation entre Bailai et Génie Ditarè, deux étoiles montantes de la musique locale.
Depuis plusieurs mois en effet, les deux artistes se livraient une guerre froide musicale. Dans leurs chansons, les piques fusaient, les sous-entendus se multipliaient, mais aucun affrontement direct.
Personne ne semblait réellement connaître l’origine du conflit. Pourtant, la tension montait dangereusement entre leurs fans, au point de menacer la cohésion.
L’affaire prend une autre dimension lorsque Génie Ditarè décide de convoquer Bailai à la Police, l’accusant de l’injurier dans ses morceaux. C’est alors que les autorités coutumières entrent en scène.
Pourquoi un chef traditionnel s’est-il investi dans une affaire que beaucoup considéraient comme une simple querelle d’artistes alimentée par les réseaux sociaux ? Cette interrogation nous taraudait l’esprit.
Pour trouver des réponses, nous quittons Ouagadougou le 28 avril 2026 à bord d’un véhicule privé. Direction, Gaoua.
Après une nuit d’étape à Dano, dans la province du Ioba, la route reprend dès l’aube. À 8 heures, les collines de Bafuji apparaissent enfin à l’horizon. Nous arrivons à Gaoua,chef-lieu de la région du Djôrô.
Le rendez-vous au palais est fixé à 14 heures. En attendant, un arrêt café dans un kiosque du centre-ville, nous plonge immédiatement dans l’ambiance.
Des jeunes y débattent avec passion de la crise entre Bailai et Génie Ditarè. « La Police les a refoulés. Je sais qu’ils allaient se lancer des sorts. C’est ce qui leur restait. », lance en lobiri, un jeune de plus d’une trentaine d’année, tasse de nescafé en main. Sur sa table, l’on peut percevoir, un paquet de cigarette, sur laquelle est posé un briquet. Son vis-à-vis ajoute: « Effectivement! Heureusement que le Chef est intervenu ».
À 13h45, trépied en bandoulière, appareil photo au cou et sac au dos, nous franchissons les portes du palais royal. Treize minutes plus tard, Sa Majesté fait son entrée.
Au Palais royal
Que s’est-il passé au palais de canton le 22 avril 2026? « Ce jour-là, nous avons reçu deux jeunes artistes populaires d’ici, qui étaient en conflit depuis plusieurs mois. Il s’agit de Sami Da et de Ditarè Dah. », explique Sa Majesté.
Au cœur de la cité de Bafuji, l’heure n’était plus à la confrontation. Sous l’autorité du Chef de Canton, les deux artistes ont accepté de tourner la page. Ils ont fait la paix.
Pendant des semaines, leur différend avait alimenté les discussions dans les maquis, les marchés, les réseaux sociaux et jusque dans les familles.
Les chansons s’échangeaient comme des flèches. Les partisans des deux camps s’affrontaient verbalement dans les kiosques et les réseaux sociaux. L’affaire avait largement dépassé le cadre artistique. Mais aujourd’hui, le climat est apaisé.
« Il fallait qu’on travaille à les réconcilier au regard de la tournure que prenait leur conflit. Si on les laissait, ils allaient se détruire. Ils sont jeunes. Ils ont encore un bel avenir devant eux. », a déclaré le chef lors de notre entrevue.
Une crise née dans les chansons
Tout est parti de la musique. Plus précisément d’un morceau signé Bailai intitulé « Fa vor rè », qui signifie en lobiri : « Tu te fatigues ».
Le ton est offensif. Les paroles sont dures. L’artiste multiplie les métaphores provocatrices contre Ditarè sans le nommer. Dans sa chanson, il déclare : « Je te mettrai du piment dans les yeux et je cacherai toute eau qui pourrait t’aider à les rincer ».
Bien qu’aucun nom ne soit clairement mentionné, beaucoup ont compris que les attaques visent Génie Ditarè, figure bien connue de la musique locale.

Bailai critique le contenu artistique de son adversaire présumé. Il affirme sa suprématie dans le milieu musical de Gaoua. « C’est moi le roi du milieu et tout Gaoua le sait », martèle-t-il dans son morceau.
Les mélomanes réagissent aussitôt. Les réseaux sociaux s’enflamment. Les débats prennent de l’ampleur. Certains soutiennent Bailai. D’autres défendent Ditarè. La rivalité devient publique.
Puis, la tension monte encore d’un cran lorsque Bailai reprend des passages d’un titre de Ditarè pour les détourner et les tourner en dérision. Cette fois, le conflit est ouvert.
Du côté de Génie Ditarè, l’incompréhension domine. Francis Hien, le manager de l’artiste, que nous avons contacté au téléphone dans la journée du 26 avril, affirme que son équipe n’avait jamais eu de conflit avec Bailai avant cette affaire. « Ça a été une surprise pour nous », confie-t-il.
Selon lui, les premières attaques ont été découvertes directement dans les chansons publiées par Bailai. « Mon artiste lui-même n’était au courant de rien. Ce sont les injures que nous entendions dans les sons », explique-t-il.
Le manager insiste sur le fait que les deux artistes ne se connaissaient pas personnellement. Ils ne s’étaient jamais rencontrés auparavant.
Aucun différend direct n’existait entre eux. Aucune querelle connue. Aucun antécédent également.« Nous n’étions pas en palabre puisqu’on ne s’était jamais vus », précise Francis Hien.
Pour le staff de Ditarè, cette hostilité soudaine reste difficile à comprendre. « Nous l’avons toujours considéré comme un frère », regrette le manager. Mais au fil des chansons et des provocations, le climat devenait de plus en plus tendu.
La stratégie du “buzz”
Avec le recul, Bailai reconnaît lui-même avoir cherché à provoquer un impact médiatique. Assis devant plusieurs notables au palais du canton, l’artiste a expliqué les motivations qui l’ont poussé à s’attaquer publiquement à Ditarè.
Selon lui, tout aurait commencé par une incompréhension liée aux codes du milieu artistique local. À son arrivée sur la scène musicale, il aurait appris que Ditarè souhaitait le rencontrer avant tout véritable lancement de carrière. Une démarche que Bailai dit avoir refusée.
« Cela n’a jamais existé dans le showbiz et cela ne commencera pas par moi », affirme-t-il. Le jeune artiste assume aussi sa stratégie de communication. Son objectif, explique-t-il, était de se faire connaître rapidement.
« Moi, je le faisais pour être vu parce que lui était déjà connu », reconnaît-il. Dans un environnement musical concurrentiel, s’attaquer à une célébrité locale permettait selon lui, d’attirer l’attention. Et la méthode a fonctionné, nous a-t-il confié au téléphone le 26 avril 2026.
En quelques semaines, Bailai devient un sujet incontournable dans les discussions musicales à Gaoua. Ses morceaux circulent largement. Son nom gagne en visibilité. Mais le prix à payer est lourd.
Une affaire portée devant la Police
Face aux attaques répétées, Génie Ditarè décide finalement de saisir les autorités. Une plainte est déposée au commissariat de Police contre Bailai.
Convoqué, Sami Da se présente devant les enquêteurs. Mais rapidement, les limites de la procédure apparaissent. Les chansons incriminées ne mentionnent aucun nom précis.
Les accusations reposent sur des allusions et des sous-entendus. La police estime alors qu’elle ne peut pas trancher clairement le litige.
Elle oriente les deux artistes vers le palais du Chef de Canton de Gaoua afin de rechercher une solution traditionnelle et consensuelle.
Une médiation cantonale
Les regards se tournent vers le palais du Chef de canton, devenu un terrain de réconciliation. À Gaoua, le canton reste une institution centrale dans la régulation sociale. Les conflits familiaux, communautaires ou culturels y trouvent souvent des solutions par le dialogue et la médiation.
Sa Majesté Bifaté II, dit suivre l’évolution de la crise sur les réseaux sociaux. Les échanges entre les deux artistes inquiétaient, dit-il, car les tensions commençaient à diviser des jeunes.
D’où son intervention pour apaiser la situation. « En tant que parents, il était de notre devoir d’agir », nous explique-t-il.
Le Chef de Canton réunit alors ses notables et plusieurs proches collaborateurs. Ensemble, ils organisent une médiation entre les deux artistes pour empêcher que cette rivalité artistique ne dégénère davantage.

Au palais, les deux hommes sont reçus comme des « fils de la communauté ». Les sages prennent la parole. Les conseils se succèdent. Chacun est invité à privilégier le pardon et l’apaisement.
Progressivement, la tension retombe. La réconciliation ne s’est pas limitée à des mots. Plusieurs gestes rituels ont été accomplis selon les traditions lobi.
Sa Majesté Bifaté II raconte avoir demandé aux deux artistes de s’asseoir ensemble et de partager de l’eau.
Un geste symbolique. Boire la même eau signifie purifier les cœurs et mettre fin à l’hostilité, dit-il.
Puis, le Chef de Canton leur demande de saisir ensemble un ivoire. Les deux artistes obéissent sans hésitation. Dans la tradition locale, l’ivoire symbolise la force, la grandeur et la bravoure. « Je souhaite qu’ils deviennent aussi grands et forts qu’un éléphant dans leur art », explique Bifaté II.
Collaboration musicale annoncée
Afin de renforcer cette réconciliation, Sa Majesté Bifaté II formule une autre demande de voir les deux artistes enregistrer une chanson ensemble.
L’idée séduit immédiatement l’assistance. Les deux hommes promettent alors de rentrer en studio pour produire un featuring.
La musique qui divisait devra désormais rassembler. « La musique ne doit pas être un vecteur de division, mais un ciment de cohésion sociale », insiste le Chef de Canton.
Cette annonce suscite déjà beaucoup d’attentes chez les fans des deux artistes. À Gaoua, nombreux sont ceux qui espèrent entendre prochainement ce morceau de la réconciliation.
« C’est la région du Djôrô qui gagne! Voir les deux artistes produire un son ensemble après le clash de part et d’autre que nous avons vécu, serait merveilleux. Nous avons aimé la médiation du Chef de canton qui a permis de réconcilier les deux artistes frères. », a déclaré Donatien Kambou, un professeur des écoles.
Le rôle des autorités coutumières
Le rôle des autorités traditionnelles dans la préservation de la paix sociale est plus en plus perceptible. À Gaoua, beaucoup considèrent encore le palais de canton comme un espace de dialogue capable de résoudre des situations complexes.
« J’imagine ce qu’adviendrait si sa Majesté n’était pas intervenu pour réconcilier les deux artistes. Ce n’est pas une certitude mais les deux artistes allaient se travailler mystiquement étant donné que la Police a rejeté l’affaire. Ils allaient se détruire mutuellement pour une affaire qui n’en valait pas la peine. C’est la région qui perdrait. », ajoute Donatien Kambou.
Sa Majesté Bifaté II affirme intervenir régulièrement dans des conflits communautaires ou familiaux. « Pour nous, chaque être humain est important et la vie humaine est sacrée », déclare-t-il.
Ainsi, le vivre-ensemble reste de son avis, une responsabilité collective. Le Chef insiste sur la nécessité de préserver l’harmonie sociale dans une période où les réseaux sociaux amplifient souvent les tensions.
Dans la cité de Bafuji, beaucoup espèrent désormais que l’affaire Bailai-Ditarè restera un mauvais souvenir. Au marché, sur les réseaux sociaux, dans les rues ou devant les kiosques, les habitants commentent déjà la réconciliation.

Certains saluent la sagesse du Chef de Canton. D’autres espèrent que les artistes tireront des leçons de cette crise.
« Chaque situation heureuse ou malheureuse, conseille toujours. Forcement, les deux artistes que j’aime bien apprendront de cette situation. », estime Eric Poda, que nous avons rencontré dans un kiosque à café.
Une expérience déjà vécue au Ghana
Ce n’est pas la première fois. Le Chef de Canton de Gaoua rappelle avoir récemment participé à la résolution d’une grave crise foncière au Ghana voisin.
Il s’agit, en effet, de la crise intercommunautaire déclenchée le 24 août 2025 dans la partie nord-ouest du Ghana, zone frontalière avec le Burkina Faso.
La crise foncière est née de la vente d’un terrain par un chef local à un promoteur immobilier, sans l’avis de sa communauté.
S’en est suivi des affrontements communautaires qui ont fait plusieurs dizaines de morts, rapporte TV5 Monde. Le Chef de canton évoque des centaines de morts sans citer de sources officielles. Les deux communautés burkinabè et ghanéenne vivant à la frontière, sont touchées
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Suite à cette fissure, le Chef de Canton de Gaoua, homme déjà bien connu, a estimé qu’il pouvait user de son influence pour réunir les communautés en conflit.
C’est ainsi qu’il sollicite l’autorisation des autorités burkinabè afin de se rendre sur place pour une mission de médiation. Elles le déconseillent au regard des risques sécuritaires.
Malgré tout, il maintient sa décision. Une délégation est constituée. Des vivres et des nattes sont acheminés par le gouvernement pour aider les victimes de la partie burkinabè. Mais pour le Chef, l’aide humanitaire ne suffit pas. « Il fallait agir sur la racine du mal », dit-il. Une médiation de dix jours est entamée.
Au Ghana, la délégation avec à sa tête Bifaté II, rencontre d’abord les autorités traditionnelles locales. Le message porté est celui du pardon et de la réconciliation. « Tout homme fait des erreurs », rappelle le Chef de Canton lors des échanges.
Après plusieurs discussions, la délégation est ensuite reçue dans une église remplie de membres de la communauté opposée.
Là encore, le dialogue est privilégié. Bifaté II affirme avoir demandé aux différentes communautés de mettre fin à une crise qui avait déjà fait trop de victimes. Selon lui, les appels au pardon ont finalement été entendus.
La médiation aura duré dix jours avant qu’un compromis ne soit trouvé. Aujourd’hui, le Chef de Canton se réjouit de voir les différentes communautés revivre ensemble dans les zones frontalières.
En reconnaissance de cette médiation, le roi du Ghana a promis et a effectivement pris part à la fête du 15 mai 2026 consacrée aux coutumes et traditions qui s’est tenue à Gaoua.
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