Le President français Emmanuel Macron.
Nous disséquons avec le Dr Worondjilè Hien, spécialiste en histoire des religions et développement, le discours du Président français Emmanuel Macron à l’occasion du sommet franco-africain tenu les 11 et 12 mai 2026 en Nairobi au Kenya.
Propos recueillis par Jean Marc Kambou, collaborateur
Comment appréciez-vous le sommet franco-africain, Forward Afrique, qui se tient au Kenya ?
Ce sommet est le bout émergent de l’iceberg des vastes mouvements et programmes de recomposition des relations internationales en cours. Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et ses profondes réformes de l’America first, bien plus avec la guerre au Moyen Orient les relations diplomatiques et les coopérations économiques connaissent une reconfiguration pour permettre à chaque pays de supporter les déconvenues inhérentes aux stratégies de Trump et de Netanyahou savamment pensées.
Pour la France la nécessité de construire de nouvelles alliances se pose davantage avec acuité, d’autant plus qu’elle a perdu des lignes stratégiques historiques en Afrique francophone. Mais, il se trouve que la France ne peut pas se vexer et abandonner tout le continent africain, parce que les alliances en Asie et en Amérique Latine sont scellées et les lignes bougent très peu. Et comme l’Afrique reste le continent diplomatiquement et de point de vue géostratégique le plus ouvert, Emmanuel Macron avance ses dés sans hésiter. À mon avis ce sommet est nécessaire pour la France, car c’est en Afrique qu’elle peut retrouver ce qu’elle y a perdu.
Le Président Emmanuel Macron a déclaré dans son intervention que “nous sommes les vrais panafricanistes.” Que veut-il dire?
Le Président Macron veut juste dire qu’il aime l’Afrique et les Africains et tout ce que la France a tenté de faire en Afrique sous sa présidence était destiné à l’épanouissement des États africains.
De quel panafricanisme parle-t-il ?
Macron évoque le panafricanisme historique de l’Afrique, celui fondé par Cheick Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Marcus Garvey, Kwame Nkrumah et les autres pères fondateurs ; il parle du panafricanisme actuellement défendu par les panafricanistes africains encore vivants.
Toutefois, il est très important de souligner que son mot est plus destiné aux Russes qu’aux Africains eux-mêmes. C’est un tacle lancé à l’endroit des Russes.
C’est un condensé de langage diplomatique qui remet en cause la politique de Moscou qui prétend défendre l’Afrique contre le colonialisme et le néocolonialisme français, mais qui a été incapable de protéger des régions et villes stratégiques (comme Kidal) maliennes des poussées terroristes actuelles, alors que grâce à l’intervention française en 2012 le Mali avait été sauvé de l’occupation djihadiste.
Les Russes sont les faux panafricanistes qui n’ont pas été capables de réaliser ce qu’ils ont promis à leurs alliés, voilà ce Macron dit. Sinon son panafricanisme n’est pas exprimé pour se comparer aux afro-africains
Il a également affirmé que le Mali a payé le prix du départ de l’armée française, parlant de l’attaque terroriste du 25 avril 2026. Se rejouit-il de cet évènement malheureux?
Le discours de Macron n’est pas destiné aux dirigeants africains francophones mais aux citoyens. Cette une opération de communication et de séduction particulièrement orientée vers la masse populaire sahélienne, surtout malienne.
La France est comme un homme divorcé et resté célibataire qui dit à son ex-épouse actuellement battue par son nouveau mari : « tu voies, je vaux mieux en dépit de mes quelques abus ; je n’étais pas un époux infidèle ni ne te brutalisais pas.
Ta situation actuelle est la conséquence de ta décision précipitée et irréfléchie ». Et du regard des yeux l’homme lui insinue gentiment « tu peux revenir, je ne me suis pas encore remarié ». C’est exactement ce que Macron dit au peuple malien.
J’ai souligné les implications de sa déclaration sur le panafricanisme dans la réponse de la question précédente. Mais, ce que je peux ajouter, c’est que son propos fait également un clin d’œil à l’un des plus grands panafricanistes actuels, Kemi Séba qui est emprisonné ces jours-ci en Afrique du Sud et qui, depuis sa cellule de prison, fait savoir que son arrestation résulte d’une trahison de la part de certains de ses amis russes.
Toujours dans son discours, il a annoncé une enveloppe de plus 15 mille milliards FCFA (23 milliards d’euros) destinée aux investissements stratégiques en Afrique, en soufflant que « Si l’Afrique réussit, l’Europe réussit ». S’agit-il d’un nouveau discours de rupture ?
Oui ! C’est une rupture dans la forme et dans les contenus de la coopération avec l’Afrique. Notre monde est un monde de hautes technologies et les produits technologiques ne peuvent plus être importées de manière brute en Afrique juste pour la consommation utile.
Les États africains doivent connaître nécessairement une transformation structurelle, disposer de certaines infrastructures essentielles pour coopérer et consommer ce qui est produit désormais.
Alors, si l’Afrique ne réussit plus, toutes les puissances qui coopèrent avec elle ne pourront pas lui vendre leurs produits. Et si l’Afrique demeure en l’état actuel l’Europe ne pourra plus y exporter ses grands produits.
Par exemple, le marché de l’automobile est coincé, si la pauvreté persiste en Afrique le prix et la qualité des voitures fabriquées en Europe ne peuvent y être vendues qu’à compte-gouttes, ce qui signifie que les consommateurs africains ne sauront combler le trou provenant des Etats-Unis et de la Chine.
Désormais, la rupture d’avec l’ancien modèle de coopération en Afrique s’impose ; maintenir l’Afrique dans la pauvreté et la dépendance multiple, sans y faire un investissement sérieux sur place, ne fait plus d’elle un marché viable. Or la forte croissance démographique reste une grande opportunité mieux qu’ailleurs.
Plusieurs secteurs dont le numérique, l’intelligence artificielle et la transition énergétique sont visés par ces financements. Pourquoi ? À votre avis, dans quels secteurs au regard des réalités du continent, ces fonds devraient-ils être investis ?
La raison qui fait prioriser ces domaines, c’est le fait que ce sont des domaines de forts besoins pour la France elle-même. En fait, ce sont des domaines où tous les États ont besoin d’alliances pour résister à la concurrence généralisée. On voit les grands Etats-Unis courtiser les monarchies du Golfe et certains pays d’Asie du Sud-Est.
Pour moi, ces domaines sont prioritaires aujourd’hui en Afrique. Le rôle cardinal du numérique et de l’intelligence artificielle dans le développement économique, l’éducation et la sécurité (avec les guerres en Ukraine et en Iran) est une preuve irréfutable.
L’indépendance réelle de l’Afrique en dépend. Je pense que nos États ont besoin d’investissements dans ces secteurs : ce sont les dirigeants qui doivent réclamer le partage de technologie qui y va avec pour les pays africains, à une certaine époque donnée, soient autonomes et puissent coopérer d’égal à égal.
S’il y a un autre domaine prioritaire, voire plus prioritaire c’est le secteur de l’éducation, notamment l’enseignement universitaire et la recherche fondamentale et développement. L’Afrique doit rechercher et réclamer des coopérations fructueuses dans ces secteurs si elle veut acquérir la puissance et la richesse.
Je ne conseille pas que notre agriculture soit soumise aux investissements étrangers : nous avons des terres riches ou encore récupérables et aussi les technologies agricoles pour atteindre l’autosuffisance alimentaire.
Au XVIIIe et au XIXe siècles toutes les puissances européennes de l’époque étaient toutes unanimes que sans l’autosuffisance alimentaire toutes les autres révolutions ne mèneront pas à la puissance vis-à-vis du voisin, tant qu’elles lui demanderont à manger.
Au XXIe siècle, les pays africains ne peuvent plus continuer à soumettre leur autonomie agricole aux fonds étrangers : c’est le nerf, la courroie et l’oxygène aussi longtemps que possible de la souveraineté d’un État. Un État autonome sur le plan agricole ne peut jamais être asphyxié de l’extérieur.
Ces financements massifs de partenaires étrangers permettent-ils aux États africains de préserver leur souveraineté économique ?
Oui ! Les fonds étrangers ne doivent plus imploser notre souveraineté. Quel est cet État du monde qui ne veut pas d’investissements étrangers. D’ailleurs les grandes quantités d’investissements sont une marque de développement économique et de puissance pour le pays qui les reçoit.
La Chine est devenue atelier du monde d’abord à cause de la délocalisation des industries occidentales dans les villes chinoises. C’est cela qui lui a permis de devenir son propre atelier et la puissance industrielle du monde. Quand Donald Trump multiplie les droits de douanes, c’est pour obliger les autres pays à venir investir chez lui.
La seule disposition à avoir dans les États africains, c’est de construire un climat propice aux affaires, qui se repose sur des textes juridiques qui ne font pas de nous de simples consommateurs et des bénéficiaires des retombées fiscales. Ces lois doivent exiger un transfert de technologies et de savoir-faire pour une certaine éventuelle émergence des secteurs concernés par les investissements.

