Dr Worondjilè Hien, historien enseignant-chercheur.
Le gouvernement burkinabè a adopté le décret portant institution de la Journée des coutumes et traditions au Burkina en Conseil des ministres du mercredi 6 mars 2024. La journée valorise les coutumes et traditions. Le décret réaffirme la laïcité de l’Etat et permet à la religion traditionnelle de retrouver sa place dans la société, selon le ministre en charge de l’Administration territoriale, Emile Zerbo. Après une première édition célébrée le 15 mai 2024, la 2e édition est prévue le 15 mai 2025. Dr Worondjilè Hien, enseignant-chercheur en histoire, s’intéresse aux questions de religions et développement. Dans cette interview, il revient entre autres, sur la première célébration de cette journée, les débordements constatés, les propositions pour mieux valoriser cette journée.
Par Jean Marc Kambou, collaborateur
Refletinfo.net : Comment avez-vous vécu la première édition de la journée des coutumes et traditions ?
Dr Worondjilè Hien: La Journée des coutumes et traditions (JCT) est une journée culturelle revêtue de toute la légalité et de toute la légitimité politique, puisque c’est par voie de décret que le Président du Faso, son excellence Ibrahim Traoré l’a instituée. Il faut préciser que le décret est conforme à la loi de 2015 instituant les fêtes légales et les évènements à caractère historique.
Dans la manifestation et l’organisation concrètes de la journée, j’ai constaté une grande passion des chefs traditionnels et des adeptes des religions africaines. La JCT couramment appelée 15 mai a fait l’objet d’une satisfaction des défenseurs de la culture traditionnelle africaine.
Ceux-ci ont perçu son adoption comme une réparation du déséquilibre à la fois culturel et politique dont étaient victimes les Traditions africaines face aux religions universalistes dites importées, qui bénéficiaient de plusieurs jours fériés. Du reste, l’instauration de la JCT est un acte de gouvernance politiquement.
Refletinfo.net : Justement, répare-t-elle vraiment ce déséquilibre (injustice) réligieux, culturel comme le soutient une certaine opinion ?
Dr Worondjilè Hien: À mon humble avis, il n’y avait pas d’injustice ! L’absence de jours de célébration pour les traditions religieuses africaines est liée à la nature diverse et surtout à la discrétion des rituels. Les communautés religieuses africaines aimaient et aiment célébrer les sessions initiatiques et autres processions rituelles dans une profonde intimité clanique ou communautaire.
Les groupes rituels ou religieux n’apprécient pas les immixtions extérieures et ne se réjouissent pas, dans plusieurs cas, de la présence d’autres communautés au-delà de l’assistance spectaculaire.
C’est pourquoi, l’instauration d’un jour de célébration n’est pas la meilleure forme de les reconnaitre à mon avis et n’était pas une urgence si vous écoutez les dépositaires qui tentent de perpétuer les formes authentiques.
En outre, bien que le 15 mai ait une reconnaissance politique et symbolique, il ne profite pas fondamentalement aux grands et sacrés jours initiatiques des religions africaines. En fait, le mode de calcul des calendriers religieux africains se repose sur un système qui ne fait aucunement référence au calendrier moderne en vigueur et son institution coïncidera rarement avec ces grands jours.
Je pense que c’est au vu de toutes ces spécificités que la reconnaissance politique était assumée au cas par cas en autorisant et en prenant à chaque fois que le besoin était, les dispositions pour permettre à chaque communauté d’assister à ses propres processions religieuses.
Moi en tant que citoyen burkinabé originaire de la société lobi, j’ai été initié au Djôrô en tant qu’écolier, puis j’ai participé en tant que collégien sans aucune difficulté. Les dispositions officielles avaient été prises pour que les élèves rejoignent leurs parents pour la procession qui duraient plusieurs jours. De retour du périple initiatique les autres camarades et moi avions rejoint les classes.
Refletinfo.net : Le contenu vous satisfait-il ?
Dr Worondjilè Hien: Le contenu défini par l’autorité politique a pour objet de valoriser la culture africaine et plus précisément les valeurs nationales. C’était une volonté de rendre la laïcité effective à l’égard de toutes les confessions religieuses, en accordant un cadre de promotion aux valeurs des religions traditionnelles.
En effet, le décret prévoit un jour de célébration du culte des ancêtres, ce qui implique une reconnaissance formelle des symboles culturels et cultuels, notamment religieux sur toute l’étendue nationale du territoire.
Jusque-là tout est satisfaisant. Seulement, il y a absence de conditions et de mesures officielles encadrant la célébration de la journée et le déroulement des rites et des rituels inhérents.
Ce faisant, on a observé par exemple quelques interstices discursifs le jour du 15 mai et même plus tard des dérives cérémonielles légitimées par l’institution de la JCT.
En effet, certains adeptes ont perçu la journée comme une revanche sur les religions universalistes, le grand jour de la renaissance culturelle nationale. Cette passion a entrainé des écarts d’attitude par rapport à la discrétion et la sobriété traditionnelles caractéristiques des rites et rituels religieux proprement africains.
En tant qu’Africain et connaisseur dans une certaine mesure des traditions africaines, j’ai trouvé certaines démarches et postures suicidaires de l’authenticité prétendument défendues ; le folklore dilue l’original en matière de dogmes religieux.
Refletinfo.net : Lesquelles des démarches et postures parlez-vous ? Et pourquoi les qualifiez-vous de suicidaire ?
Dr Worondjilè Hien: Je parle de l’exposition médiatique des rituels, de certains symboles sous prétexte que les Africains (Burkinabè) ne doivent plus avoir honte de leurs traditions et de leurs croyances. Dans les religions traditionnelles africaines, l’exposition de certains symboles et la démonstration publique de certains gestuels constituent des rituels sacrés dont le déroulement est strictement encadré.
En clair, leur exposition est toujours religieuse et non spectaculaire ou médiatique comme on a vu à la première édition. La conséquence, ces postures ne tarderont pas à dénaturer ou dévaloriser ce qu’elles prétendent défendre : c’est pourquoi je parle de suicide.
Dans certaines localités j’ai vu une violence inhabituelle qui a caractérisé l’observation de certains rites. Face aux plaintes d’une partie des citoyens mécontents, la violence a été justifiée par la reconnaissance des traditions à travers l’adoption de la JTC.
Or la conservation de l’authenticité des dogmes religieux originellement africains ne saura se faire par la seule détermination des dépositaires sans toute la communauté y compris ceux qui ne sont pas des adeptes qui observent une révérence par leur neutralité. C’est pourquoi je parle de postures suicidaires.
Refletinfo.net : D’aucuns estiment que cette journée est un recul dans la marche vers le salut biblique. En tant que spécialiste des questions religieuses et ayant été initié au Djôrô en pays lobi et maintenant chrétien, quelle est votre lecture ?
Dr Worondjilè Hien: D’aucuns ? Vous parlez de qui, des chrétiens ? Effectivement au sein de la communauté catholique ainsi que protestante des leaders religieux ont critiqué la JCT à cause de la terminologie traditions.
Ils pensent que le concept traditions englobe des pratiques rébarbatives pour le christianisme, comme par exemple la magie et la sorcellerie qui sont, pour les chrétiens, des œuvres sataniques. Je me rappelle d’un prêtre catholique qui affirmait, lors d’une interview avec un média local, qu’il préférait qu’on parle plutôt de la journée des valeurs culturelles africaines que des traditions africaines.
Suivant cette perception des faits la communauté chrétienne très prosélyte voit en la promotion de la journée du 15 mai un recul du salut biblique ou tout au moins un facteur de recul. Plus exactement, pour eux, la promotion des traditions africaines, en particulier des croyances ancestrales africaines constitue un frein à la conversion au christianisme et partant à son expansion.
En tant que spécialiste, cette confrontation n’est pas nouvelle. Elle a toujours existé entre toutes les religions dans tous les pays du monde et au Burkina Faso. Vous savez les religions (et aussi les religions africaines) sont exclusives, c’est-à-dire elles se rejettent les unes les autres de point de vue théologique. Chacune se dit détenir la vérité qui conduit à Dieu. Et la promotion de l’une est synonyme de recul pour les autres.
Mais, je pense que les acteurs des deux côtés doivent avoir une lecture dépassionnée du développement religieux du camp d’en face. Le background historique des religions africaines comme celui du christianisme sont solides et ils attestent que chaque confession peut survivre à l’expansion de l’autre.
Tous les Burkinabè ne seront pas des chrétiens ou des adeptes des croyances ancestrales. Parlant de l’arrière historique, les religions africaines ont été malmenées, oppressées politiquement et religieusement durant plusieurs décennies coloniales et n’ont pas disparu. Est-ce dans un Burkina Faso indépendant et maintenant souverain qu’elles disparaitront ?
Pour une lecture et une réponse personnelles, non ! Je souhaiterais que leurs leaders spirituels et partisans voient le 15 mai comme une opportunité et non une revanche sur les autres confessions, notamment les religions du livre.
Certes, en tant que chrétien je vois dans la progression des adeptes des religions africaines des âmes à convertir et non des adversaires. Mais, en tant que lecteur de la Bible et chrétien pratiquant j’ai toujours une lecture spirituelle du phénomène religieux, le renouveau traditionnel ne peut faire reculer forcement le salut biblique si ses adeptes eux-mêmes, les chrétiens ne se sécularisent pas.
En tant qu’historien du fait religieux ayant travaillé sur les religions africaines et le christianisme, je fais aussi une lecture historique. Et j’exhorte la hiérarchie chrétienne à se rappeler que, depuis la période romaine jusqu’aux grandes crises socioéconomiques de tout le XXe siècle en passant par les conflits intra-chrétiens de la Réforme du XVIIe siècle, le christianisme a toujours prospéré en temps de confrontation théologique avec les autres croyances. Les chrétiens doivent peut-être accepter que le renouveau des religions africaines au Burkina constitue un test grandeur nature de la vérité salvifique que nous proclamons.
Refletinfo.net : Qu’elle a été l’orientation des historiens spécialisés dans les questions religieuses et culturelles par rapport à cette journée ?
Dr Worondjilè Hien: Je n’ai pas ouï entendre qu’un colloque ou un panel de réflexion a été menée pour définir la stratégie de l’instauration de la date de la JCT et du 15 mai.
La démarche d’adoption est noble mais insuffisante. Le fait que l’initiative d’instaurer le 15 mai soit venue d’en haut sans un mouvement populaire fondateur, limite un peu sa mise en œuvre et ses probables résultats sociétaux et culturels.
Pour moi, voilà comment les choses peuvent évoluer pour les États africains dans le secteur culturel spécifiquement : la culture ne peut être changée en profondeur par les grandes lois et l’effort institutionnel seulement.
Il faut nécessairement davantage les efforts et l’engagement d’individus qui sont convaincus de leur adhésion, selon l’homme politique américain Chuck Colson.
Refletinfo.net : Que proposez-vous pour mieux valoriser cette journée ?
Dr Worondjilè Hien: Pour moi, les religions africaines sont des pratiques culturelles fondamentales : ce sont elles qui régissent les pensées et les comportements des membres de chaque communauté.
Leur survie proviendra de l’image positive qui découlera de la célébration des rites. Les leaders traditionnalistes devront, dans le futur, s’atteler à promouvoir les pratiques qui aident les Burkinabè à affronter les grands défis économiques, sanitaires, etc. auxquels ils font face.
La JCT doit présenter les religions africaines comme une alternative salutaire pérenne, un complément des prouesses scientifiques pour le développement. Autrement, le 15 mai ne devrait plus être un cadre de spectacle de type revanchard sur une quelconque confession rivale.
Divers rites qui seront observés le 15 mai seront artificiels, puisqu’ils n’ont jamais étés prévus se dérouler ce jour par les canons religieux ancestraux. Car jusque-là, l’une des plus virulentes critiques formulées contre les religions africaines reste leur mysticisme et leur ésotérisme qui ne permettent pas à leurs adeptes d’affronter victorieusement les défis existentiels.
La bonne place publique voulue pour les religions africaines proviendra des efforts des fidèles des croyances africaines. Donc, l’État burkinabè a appliqué la laïcité et ne peut qu’accompagner de manière juridique pour encadrer les actes et comportements afin d’éviter des débordements.
Autrement dit, je veux que les changements vraiment importants qui se produisent dans les cultures ne commencent pas par les officiels ou par les célébrités, mais par des gens ordinaires qui adoptent des postures relatives aux changements et les vivent au quotidien au milieu de leur communauté.
Refletinfo.net : Qu’elle est la différence entre la tradition, la coutume et culture ?
Dr Worondjilè Hien: Généralement, la tradition est perçue comme un héritage, un paquet de connaissances reçu du mode de vie passé de nos ancêtres, une entité psychosociale et culturelle extérieure à l’époque de ceux qui veulent la définir. Dans cette logique, elle est le plus souvent représentée comme une valeur idéale, le chouchou que les Africains contemporains doivent chérir.
Or, définir la tradition de cette manière pour les spécialistes de la culture africaine, c’est fixer l’Afrique toujours au passé. Les travaux les plus pointus définissent la tradition comme une modalité d’interaction faisant appel aussi bien des conceptions, des modes d’action et de résolution des problèmes élaborés par le passé que les systèmes de gouvernance sociopolitiques, les modalités de communication et les codes de définition de valeurs générées par la conception du monde et les expériences concrètes vécues par une communauté donnée au moment où on définit la notion de tradition. Dans ce cas tradition et culture sont des synonymes
En conséquence, la tradition ou la culture est loin d’être statique et ne peut renvoyer uniquement au passé. La tradition change en incluant les réalités et la clé de lecture du monde présent. Dans une certaine mesure les traditions africaines (la culture), à partir d’un passé récent, par exemple depuis la période de la traite négrière, ont intégré aussi bien des éléments occidentaux, latino-américains que chrétiens et musulmans, sans perdre son originalité africaine en devenant l’un des éléments brassés.
Cette réalité évolutive rappelle également qu’aucune tradition ou culture ne vit seulement qu’à partir d’un dynamisme interne ; l’apport et les acharnements extérieurs sont indispensables à son renouvellement, sans lequel elle devient un vestige.
Au regard de ce qui est dit, les coutumes sont une composante de la culture. Le mot coutumes implique une dimension juridique (en termes de devoir et droit) de ce qui est habituellement fait. Les coutumes, ce sont donc des habitudes à une culture donnée.
L’observation des coutumes autorise et valide les habitudes personnelles par rapport aux institutions socioculturelles. Alors les coutumes ont un fondement historique tout en résistant au changement des règles fixées dès le départ.
Le maintien des coutumes (ce qu’on a l’habitude de faire et qui doit rester tel pour être valable) donne de l’originalité à une tradition ou une culture.
Dans les débats à propos de la JCT, ce sont les coutumes qui créent les points de friction et divergence autour des traditions africaines : les critiques pensent qu’elles conservent des représentations et des pratiques qui nuisent à l’insertion de l’Afrique dans la modernité.


Je voudrais féliciter le Dr HIEN pour la qualité des réponses apportées. En effet, si le décret a voulu valoriser les traditions africaines, la célébration de cette journée interroge quand on voit l’exposition ou le folklore qui va avec. Par contre, je voudrais rassurer le Dr que les dépositaires des traditions savent quoi exposer et quoi dissimuler. Il y a des choses ou des célébrations qui ne peuvent jamais passer devant les caméras. Tout ce qui est filmé ou exposé aux yeux du monde ne sont pas interdits en fait sinon, ça ne serait pas fait..
Merci bien !