Da Sié de Bindouté, le socio-anthropologue burkinabè vivant aux États-Unis.
Da Sié de Bindouté, le socio-anthropologue burkinabè vivant aux États-Unis, revient sur la rupture des relations diplomatiques entre le Burkina Faso et la France, qu’il qualifie de « tournant historique pour le Burkina Faso et l’Afrique ». Il évoque également, les causes de cette rupture, ses implications pour les deux États, les défis qui attendent les autorités burkinabè ainsi que les perspectives pour l’Alliance des États du Sahel (AES).
Propos recueillis par Jean Marc Kambou, collaborateur
Refletinfo.net : Quel regard portez-vous sur la décision du Burkina Faso de rompre ses relations diplomatiques avec la France ?
Da Sié de Bindouté : Je tiens d’abord à remercier votre média pour cette opportunité. Je voudrais également saluer le Président du Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, ainsi que les autorités de l’Alliance des États du Sahel (AES), pour cette décision que je considère comme historique.
À mes yeux, cette rupture dépasse le seul cadre des relations entre le Burkina Faso et la France. Elle marque un tournant dans les rapports entre l’Afrique et l’Europe.
Elle traduit une volonté affirmée de défendre la souveraineté nationale et d’affirmer que les États africains entendent désormais être traités avec respect.
Refletinfo.net : Pourquoi estimez-vous que cette décision était devenue nécessaire ?
Da Sié de Bindouté : Les tensions entre la France et plusieurs de ses anciennes colonies reposent sur une divergence de vision.
Depuis son arrivée au pouvoir en 2022, le capitaine Ibrahim Traoré a adopté une orientation politique fondée sur la souveraineté nationale et la lutte contre le terrorisme. Cette orientation diffère profondément de celle que la France souhaitait voir prévaloir.
Cette divergence s’est traduite par plusieurs décisions majeures, notamment le départ des forces françaises du Burkina Faso et la suspension de la coopération militaire. Depuis lors, les relations entre les deux pays n’ont cessé de se détériorer.
Refletinfo.net : Vous évoquez également, le rôle de l’Union européenne dans cette crise. Pourquoi ?
Da Sié de Bindouté : Les récentes prises de position du Parlement européen ont constitué à mon avis, un élément déterminant. Je considère que certaines résolutions adoptées à l’encontre du Burkina Faso reposent sur une lecture biaisée de la situation.
J’estime que ces positions ont été fortement influencées par des responsables français, notamment à travers les déclarations de certains députés européens.
À mon sens, les institutions européennes auraient dû davantage s’appuyer sur les informations provenant de leur représentation diplomatique présente à Ouagadougou avant d’adopter de telles résolutions.
Refletinfo.net : Selon vous, quelles sont les véritables motivations de cette rupture diplomatique ?
Da Sié de Bindouté : Je pense que les autorités burkinabè ont voulu répondre à ce qu’elles considèrent comme des tentatives répétées de déstabilisation politique et diplomatique du pays.
À cela, s’ajoutent des campagnes de désinformation, des critiques récurrentes sur les questions de démocratie, des droits de l’homme et de la liberté de la presse, que les autorités perçoivent comme des instruments de pression politique.
Refletinfo.net : Quelles pourraient être les conséquences de cette décision pour la France ?
Da Sié de Bindouté : À mon avis, cette rupture constitue avant tout, un revers diplomatique pour la France. Historiquement, c’est souvent Paris qui prenait l’initiative de rompre ses relations avec certains États. Cette fois, la situation est inversée.
Cette décision pourrait également, conduire la France à réévaluer sa politique africaine et la nature de ses relations avec les pays du continent.
Refletinfo.net : Et pour le Burkina Faso ?
Da Sié de Bindouté : Le Burkina affirme davantage sa souveraineté. Mais cette décision implique aussi de nouvelles responsabilités. Le pays devra renforcer son organisation politique, consolider ses institutions et rester vigilant face à d’éventuelles tentatives de déstabilisation.
Une rupture diplomatique de cette ampleur ne peut produire ses effets que si elle s’accompagne d’une stratégie politique cohérente et d’une forte mobilisation nationale.
Refletinfo.net : Quel rôle l’Alliance des États du Sahel (AES) doit-elle jouer dans ce contexte ?
Da Sié de Bindouté : L’AES doit accélérer son intégration. Je pense que les priorités devraient être le renforcement des capacités de défense, la mise en place d’institutions communes efficaces et une meilleure coordination politique entre les États membres.
Pour moi, la souveraineté ne doit pas se limiter aux discours. Elle doit se traduire par des mécanismes concrets capables de garantir la sécurité et l’indépendance des pays membres.
Refletinfo.net : Vous insistez beaucoup sur la nécessité d’une mobilisation populaire. Pourquoi ?
Da Sié de Bindouté : Parce qu’aucune révolution ou transformation politique durable ne peut réussir sans l’adhésion du peuple.
Il ne suffit pas d’organiser des manifestations de soutien. Il faut développer une véritable conscience nationale, expliquer les enjeux aux populations, renforcer leur compréhension des défis auxquels le pays est confronté et construire une culture politique solide.
Refletinfo.net : Y a-t-il un espoir pour une renaissance de ces relations diplomatiques rompues entre les deux pays ?
Da Sié de Bindouté : Je considère que cette rupture diplomatique constitue une étape importante dans l’affirmation de la souveraineté du Burkina Faso. Toutefois, cette décision doit s’accompagner d’une préparation rigoureuse.
Les autorités devront rester vigilantes, renforcer l’unité nationale et poursuivre les réformes nécessaires pour consolider les acquis.
Pour votre question, je pense que les relations internationales ne sont jamais figées. Si les conditions évoluent et que les relations reposent un jour sur le respect mutuel, un dialogue pourra toujours être envisagé. Mais pour l’heure, le Burkina Faso doit, selon moi, défendre avec détermination, la position qu’il a choisie.

