Dr Worondjilè Hien, historien des religions à l’Université Yembila Abdoulaye Toguyéni de Fada N’Gourma.
Dr Worondjilè Hien, historien des religions à l’Université Yembila Abdoulaye Toguyéni de Fada N’Gourma, a accordé une interview à Refletinfo.net à l’occasion de la journée des coutumes et traditions. Nous avons revisité la place des traditions et coutumes africaines dans les sociétés contemporaines. Il est pour une Afrique plurielle qui dépasse les querelles idéologiques pour faire des héritages culturels, un levier d’unité et de développement durable.
Par Jean Marc Kambou, collaborateur
Que représente les traditions et coutumes pour vous ?
J’ai grandi dans le Burkina Faso rural, au milieu des traditions et coutumes de la société lobi, société à laquelle j’appartiens socialement et sociologiquement. En toute sincérité, j’ai un nationalisme pour les normes sociales lobi en particulier et africaines en générale.
Les traditions et coutumes sociales lobi dans lesquelles j’ai été éduqué protègent mieux chaque individu au même titre que la communauté que des dispositions dites modernes : le droit de l’individu ne prime pas sur la collectivité autant que le collectif n’écrase pas les droits individuels.
En dépit de ma foi protestante, j’observe les traditions humaines, sociales africaines (lobi) qui sont transversales aux autres cultures, notamment la civilisation chrétienne. Mais, factuellement et activement, je n’observe pas les rites religieux et les gestuels sacrés, pas parce que je les condamne, mais parce que j’ai eu une autre conviction spirituelle.
L’Afrique selon de nombreux adeptes des religions traditionnelles, est le seul continent qui n’a pas de repères propres en termes de religion, tellement elle est influencée par les autres civilisations. Que faut-il faire ?
Non ! Pour moi ceux qui tiennent ces propos mélangent émotions personnelles et vérités historiques. L’Afrique est un continent pluriel, la majorité des pays au sud du Sahara compte des dizaines d’ethnies avec des pratiques religieuses diverses et des normes sociologiques diversifiées.
Et avant l’arrivée des religions abrahamiques, du point de vue religieux les États africains ont toujours connu une évolution sous l’influence réciproques des différentes croyances et pratiques rituelles inhérentes. C’est effectivement cette dynamique interne très vivace africain qui a permis l’insertion rapide du christianisme et de l’islam.
Culturellement, l’Afrique est une oreille dont le tympan ne se remplit jamais des paroles. Si depuis des millénaires des centaines de pratiques religieuses se côtoient, s’influencent et évoluent sans jamais disparaitre, les nouvelles venues ne pourront pas les effacer.
En fait, le continent africain est la seule région où la liberté religieuse est ancienne, chacun se contente de sa conviction et tolère le voisin.
Ceux qui sont offusqués aujourd’hui sont ceux qui perdent la tolérance religieuse légendaire africaine et veulent copier des régions comme la Chine et plusieurs autres pays d’Asie où on observe rigoureusement une dictature religieuse officielle ou traditionnelle.
Le repère de l’ Afrique se trouve dans le pluriel. Pour faire de ce pluriel une force constructive, les acteurs chargés du développement doit diagnostiquer les valeurs transversales à toutes les confessions existantes et en élaborer des projets de développement solides et durables. Demeurer dans les querelles d’orthodoxie ne diminue pas le nombre des confessions, de nouvelles s’installent en continue.
Ce sera la 3e célébration de la journée des Tradition et Coutumes. Comment le monde universitaire auquel vous appartenez, devrait-il accompagner cette initiative ?
La Journée des Tradition et Coutumes est une institution officielle, c’est un résultat de la politique culturelle adoptée par le gouvernement. L’accompagnement du monde universitaire ne peut que se faire dans un cadre officiel et institutionnel pour être efficace.
Le gouvernement a raté une mesure importante qui est celle d’impliquer en amont les chercheurs dans le domaine de la culture pour définir une base théorique et idéologique à cette Journée. Il n’est pas encore tard et c’est l’un des grands apports que peut faire les universitaires.
Toutefois, cela ne peut faire l’objet de recherche parcellaire par les chercheurs : on n’aura pas un fondement théorique exhaustif qui soit à même de faire l’unanimité.
Même si les universitaires s’organisent en réseau leurs propres fonds ne pourront suffire pour une étude complète de nos traditions dans le but de leur dégager une base théorique commune.
Il faut nécessairement l’implication des financements des structures de l’État ou des associations religieuses, notamment les organisations coutumières.
Le pays est en quête d’identité culturelle et d’unité nationale. Cette journée peut-elle en un catalyseur ?
Parlons de la réalité sur le terrain. Actuellement cette journée fait plutôt l’objet de contestations diverses. L’année dernière j’ai fait la remarque suivante : le fait que l’institution de cette journée ne soit pas le fruit d’un mouvement exprès de la base des fidèles traditionnalistes, mais de la politique culturelle des dirigeants, elle est perçue comme une entorse à la laïcité défendue par la constitution.
Certes, elle corrige une sorte d’injustice dans l’organisation des fêtes religieuses au plan national, cependant ce côté équilibriste a vite cédé la place aux critiques. Donc, immédiatement et à court terme elle ne peut jouer le rôle de catalyseur.
Les traditionnalistes et dans une moindre mesure le ministère chargé de la culture doit innover les paradigmes de la communication autour de cette journée : le paradigme doit prôner la tolérance et surtout le caractère festif de la Journée, cela pourrait favoriser l’unité.
Pour vous, pourquoi l’Africain est complexé aujourd’hui de parler de sa propre culture ou du moins, a tendance à plus valoriser celle des autres ? Est-il interdit de valoriser, d’exhiber ce qu’on aime ?
Le complexe vécu par l’Afrique n’est pas seulement culturel. Il est total depuis la colonisation et la modernité qui a suivi. C’est le même qui caractérise la vie religieuse en certains aspects.
Toutefois, j’ai frotté les grandes initiations lobi, mon père a été un grand prêtre à plusieurs niveaux et je sais aussi que la discrétion fait partie intégrante des religions traditionnelles.
Tant que les conditions et les situations ne l’exigent pas les devins, les voyants, etc. ne s’exhibent pas de leurs apparats rituels et décoratifs. En dehors des bagues, des bracelets et autres cannes les autres amulettes sont régulièrement mis à couvert.
Il n’est pas interdit d’exhiber ce qu’on aime, nous sommes dans un État laïc. Mais examinez cette journée, vous verrez que les semaines ou les mois d’initiations qui donnaient lieu à des démonstrations rituelles et parfois magiques publiques n’ont pas provoqué de plaintes officielles de la part des citoyens.
Les observateurs savaient que ces cérémonies et rites ont toujours composé les religions africaines. La JTC ne cadre pas avec ces semaines et mois d’initiations ; en plus elle est officielle et politique. Ce sont tous éléments qui font la problématique de la JTC
Alors, les complexes de valorisation qui nourrissent aujourd’hui les débats creux naissent en réalité de la comparaison établie avec les religions universalistes qui sont prosélytistes et qui font de l’espace public leur cadre d’expression.
La vraie valorisation d’une religion c’est la profonde foi que le fidèle voue aux dogmes qui la fondent et le fait qui laisse les valeurs de sa confession irriguer sa vie pratique au quotidien.
Que les Africains traditionalistes le fassent pour défendre leur adhésion au lieu de vouloir que les autres croyants les reconnaissent ! C’est une erreur qui fragilise les croyances africaines.
Comment expliquez-vous les tensions quand il s’agit d’évoquer les questions de religions ?
La religion touche à tous les aspects de la vie collective ainsi qu’individuelle. De ce fait, elle est un sujet très sensible que chacun de nous doit traiter avec élégance. Mais, la sécularisation faisant la religion est passé d’une profonde sacralité à une profanité des plus viles.
Ainsi, la plupart des discours sur les faits religieux oublient que la foi religieuse engage profondément le fidèle et lorsque ce domaine est blessé celui-ci mobilise toute son énergie pour le défendre.
Mais, pour terminer, il faut retenir que dans l’histoire la religion est restée un sujet très sensible qui a toujours été au centre des grandes dissensions et conflits.
L’ancrage des religions importées en Afrique a-t-il un lien avec son sous-développement ?
Pour répondre à cette répondre je vous cite un extrait d’un article que j’ai publié dans le journal Aconews.net il y a environ dix mois : certes, les religions dites importée furent « la cause de la disparition de plusieurs millions de personnes par les guerres de croisade chrétiennes et par la détermination des conquérants musulmans à imposer l’islam par des pratiques cruelles et inhumaines.
C’est là une netteté historique qu’elles enlevaient aux victimes le bonheur qu’elles voulaient transmettre : c’était anti-développement ! Mais une fois cette tragédie de naissance passée, plus tard le christianisme et l’islam ont joué de manière nuancée des rôles positifs envers le développement ».
En Afrique, aujourd’hui, le sous-développement ne doit pas être mis au compte des religions universalistes. À mon « avis toutes les confessions religieuses par leur rôle social dans les structures socioéducatives et sanitaires ont été et sont des facteurs de développement.
Et pour cela, c’est inapproprié surtout pour [un citoyen et pour] un homme d’État de recommander banalement aux citoyens de retourner seulement aux croyances traditionnelles et aux éléments culturels originellement africains.
C’est rattacher naïvement les croyances traditionnelles à la politique de gouvernance en feignant de savoir que, comme toutes les religions, elles ont des faiblesses qui nuisent à certaines innovations ».
J’ajoute pour cette fois que les projets de développement ne se conçoivent pas dans les mosquées et les églises, et les fidèles de ces confessions sont des citoyens. Qu’on les expose à des stratégies de développement pour le bien du pays !

