Symahou Adé, guide spirituel, écrivain, auteur du livre la Bible
En cette période de regain d’intérêt pour le retour aux valeurs traditionnelles, les points de vue divergent sur la manière dont l’Afrique doit procéder. Le débat sur l’inculturation s’intensifie et devient houleux. Sur le sujet , Refletinfo a rencontré monsieur Symahou Adé. Il est écrivain et auteur du livre La Bible. Il est aussi Guide Spirituel et fondateur de l’Ecole Africaine de Spiritualité ( ECAS) et Directeur général de AFRICA BUILDERS COMMUNITY qui est une agence de plaidoyer et de lobbying pour le développement de l’Afrique. Il nous donne sa grille de lecture dans cette interview.
Interview réalisée par Yaniss Pognon
Refletinfo.net ( RI): Pourquoi avoir écrit un livre sur la Bible?
Symahou Adé (SA) : Je suis né dans une famille chrétienne catholique et je suis baptisé dès le berceau. Je suis donc familier de la Bible mais c’est au début des années 2000 que je commence de plus en plus à être frappé par la géographie biblique.
La présence du Nil dans le jardin d’Eden, la mention des royaumes de Koush, d’Abyssinie, entre autres, ainsi que es fortes similitudes entre certaines pratiques décrites dans la Bible et les pratiques cultuelles africaines me poussent à vouloir en comprendre davantage.
Cette envie de vouloir comprendre va être amplifiée par mes propres expériences surnaturelles et mon immersion dans la tradition. J’en suis parvenu à déduire que la Bible est l’histoire de l’Afrique et c’est cela qui m’a poussé à écrire pour partager ce constat et surtout pour utiliser ce livre comme un instrument de combat contre l’intolérance religieuse, le suprématisme racial issu de l’instrumentalisation de la Bible et de l’Islam.
RI: Vous évoquez dans votre livre l’existence des symbolismes et des pratiques africaines dans la Bible. Que voulez-vous expliquer exactement ?
SA: En invoquant le symbolisme et les pratiques africaines dans la Bible, je veux conduire le lecteur à comprendre que la Bible est tout simplement l’histoire des africains.
Les symboles cachent des pratiques et des rites initiatiques africains. Il faut donc savoir les décoder pour comprendre les messages qu’ils véhiculent.
RI: En prenant, par exemple, des récits d’Abraham ou de Joseph dans la Bible, en quoi peut-on dire que leur histoire présente des traits africains ?
S.A : Abraham est manifestement un personnage africain. Il est le fils de Tera dans les écritures. Ce nom est un nom théophore qui veut dire serviteur de Ra.
Son fils, selon la tradition semitique devrait s’appelait Ben Tera, c’est-à-dire le fils de Tera. Le nom qu’il porte est aussi un nom théophore qui indique qu’à l’image de son père, il est aussi un serviteur de Ra.
Le nom Abraham veut littéralement dire ABA-RA-AMON : le père (ABA) RA-AMON. Ce titre est l’un des titres porté par le souverain de l’Egypte et veut dire le père du Soleil et de la Lune.
Dieu en Egypte est figuré par le soleil et la lune. Le roi est le reflet de dieu au milieu de son peuple. Il devient lui-même le soleil et la lune du peuple.
Dans plusieurs langues en Afrique, le mot ABA veut dire père. Le mot BA ou BABA renvoie à cette même réalité. Chez les yoruba, le roi qui est le père de tous les pères porte le titre OBA.
Par ailleurs, la circoncision en symbole de l’alliance entre Dieu et Abraham est aussi une pratique typiquement africaine. Ses épouses égyptiennes (noires) rattachent son histoire à l’Afrique même si certains pensent que ses origines babyloniennes font de lui un non africain.
Et pourtant, Ur, Ered, Babel sont des territoires bâtis par Nimrod. Ce premier chasseur et bâtisseur des cités ( des civilisations) ressemble par son parcours et ses faits historiques au pharaon Narmer qui a réuni la basse et la haute Egypte.
Des études plus récentes comme les travaux de Rodolph Winsdor attestent que les populations primitives de l’irak ( l’ancienne babylone) sont des noirs. Son œuvre ‘’ from babylon to timbuctu’’ est assez éloquent à cet effet.
Il y affirme que les dogons du Mali viennent de Timbuctu. Les Ewé du Togo affirment aussi venir de babylon et confirment que les noirs ont vécu dans cette partie du monde.
Affirmer qu’Abraham qui bâtissait des autels partout où il passait pour adorer Dieu est un africain parce qu’il avait un comportement et des pratiques africaines devient une déduction de bon sens.
Le sacrifice de son fils Isaac remplacé in extremis par un Bélier a aussi une résonance dans les pratiques cultuelles africaines.
Un autre personnage pourrait aussi nous intéresser. C’est celui de Joseph, le fils de JACOB. Tout comme le père d’Abraham nous ramène en Egypte, le père de Joseph nous ramène aussi en Egypte. Jacob devient ISRAËL.
Si les changements de noms sont aussi typiques des rites initiatiques qui confèrent à l’initié un nouveau statut (le citoyen qui devient roi ou une autorité religieuse change de nom pour porter un nom de sacre, un nom de fonction) c’est la signification du nom qui interpelle.
ISRAËL, c’est ISIS-RA-EL. C’est-à-dire le Dieu (EL) d’Isis et de RA. C’est sensiblement le même mot que ABA-RA-AMON : ABA(EL), RA (RA), AMON( ISIS). Si nous inversons ABA-RA-AMON, nous avons AMON-RA-ABA, c’est à dire en d’autres termes ISIS(AMON/Dieu Lune)-RA(RA/ Dieu Soleil)- EL (ABA/le Père divin, le Roi).
Après avoir montré que Jacob qui devient Israël est aussi un roi (un père des nations/multitude) comme Abraham, il est facile de comprendre l’histoire de Joseph dont le père est un roi.
Vendu comme esclave, fait prisonnier puis devenu roi en Egypte, l’histoire de Joseph doit surtout se comprendre derrière les codes que cachent le récit biblique.
La tunique qui lui est offerte par son père et qui déclenche la jalousie de ses frères est un langage codé dont le décodage finit par rendre compréhensible le fait que Jacob soit enterré comme un pharaon avec tous les honneurs que lui rend toute la noblesse égyptienne.
RI: Vous démontrez dans votre livre que le serpent, le jardin d’Éden, le fruit défendu ou encore l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal sont quelques-unes des nombreuses allégories que regorge la Bible. Alors, que symbolise, par exemple, le serpent ?
SA: Le serpent a toujours symbolisé dans les traditions anciennes, une divinité, un instructeur, un maître et par conséquent, l’école de ce maître.
Le serpent est aussi considéré comme la connaissance elle-même. Le serpent dans la Bible n’est pas l’animal mais le symbole d’une créature divine, c’est-à-dire non humaine et dont l’une des caractéristiques est la renaissance (le serpent mue) et l’éternité.
Le dialogue entre le serpent et la femme est donc un dialogue initiatique. L’arbre symbolise l’école du serpent-instructeur et le fruit de l’arbre symbolise l’enseignement qui est dispensé dans cette école.
La référence aux géants qui sont nés de la rencontre des anges et des femmes peut aussi aider à la compréhension. Le serpent dont il est fait mention dans la genèse peut être l’un de ces anges qui sont descendus du ciel pour épouser les filles des hommes.
L’africain coutumier des mariages entre les hommes et les génies peut aussi mieux comprendre ce phénomène biblique.
RI: Vous invitez aussi à combattre le suprématisme religieux. Que signifie cette notion?
SA: Je combats le suprématisme religieux parce qu’historiquement et spirituellement, aucune religion ne peut être au-dessus de la religion mère qui est la tradition africaine.
Je démontre que toutes les croyances et toutes les religions sont nées de la tradition africaine. Par conséquent, le suprématisme religieux relève soit de l’ignorance de cette réalité ou de l’instrumentalisation des livres sacrés à des fins racistes et politiques
RI: Finalement, que devons-nous comprendre par suprématisme religieux et quelles sont ses formes d’expression ?
SA: Concrètement, le suprématisme est l’œuvre des religions abrahamiques que sont le judaïsme, le christianisme et l’islam.
Sous prétexte de ce que ces religions sont révélées, leurs adeptes ont créé des murs étanches entre leurs religions et toutes les autres religions, notamment les anciennes religions et celles qui leur ont succédé.
Seule leur religion vient de Dieu. Les autres sont inspirées par le diable et conduisent de ce fait même à l’enfer. C’est sur ce ferment religieux que sont nées les guerres religieuses et les actes de barbaries telles que l’esclavage et l’assujettissement de la femme.
Ces pratiques ne sont pas derrière nous. La guerre des USA et d’Israel contre l’Iran est comprise comme une guerre civilisationnelle portée à la fois par le sionisme et le christianisme contre l’islam.
Cette sorte de la continuité de la guerre des templiers chrétiens contre les sarrasins musulmans doit nous interpeller en Afrique et particulièrement partout où au nom de la souveraineté, l’on agite le spectre d’une nouvelle guerre religieuse pour en quelque sorte venger les ancêtres.

Il faut sanctionner ce prosélytisme libertaire que l’on tente de mettre sur le compte de la révolution souverainiste et qui ne sont que d’autres dérives anarco-gauchistes.
Au cours de sa révolution Marxiste-léniniste, Mathieu Kérékou avait été poussé à lancer la guerre contre les sorciers au Bénin. Les révolutionnaires et les kamites d’aujourd’hui devraient tirer les leçons du passé pour ne pas travestir les luttes actuelles.
RI : Dans votre ouvrage, vous soutenez que la Bible est un patrimoine de l’Afrique et que Jésus est africain. Cette position relève-t-elle d’une approche réformiste ou anticonformiste?
SA: Dire que la Bible est un patrimoine des traditions africaines, c’est être conforme à la vérité des auteurs de ce livre sacré.
Les descriptions des lieux où se déroulent le récit biblique, les acteurs, leurs noms, leurs faits, leurs pratiques culturelles ramènent à l’Afrique et aux territoires du proche et du moyen orient qui sont des territoires originellement occupés par des africains.
Mon travail est axé sur l’exposition de cette évidence et des conséquences qui en découlent. Il s’agit donc de réhabilitation et nécessairement de réformes dans la perception du récit biblique.
Je pense qu’il faut réconcilier les religions abrahamiques avec les traditions africaines dont elles sont l’émanation et la continuité. C’est tout le sens de mon combat pour l’inculturation.
RI: Pourriez-vous illustrer vos propos avec quelques exemples tirés de la Bible?
SA: Après avoir mis en lumière la signification de certains noms comme Abraham et Israël, on pourrait se référer à des pratiques comme la libation pour invoquer l’Eternel, l’usage du sang des animaux pour expier un sort, celui de l’huile pour sacraliser un endroit ainsi que d’autres pratiques comme l’usage du sarcophage à des fins de protection.
Le sarcophage égyptien est perpétué par l’arche de l’alliance dans la Bible. Le sarcophage ou l’arche de l’alliance ne sont que la calebasse sacrée des traditions africaines qui contient les reliques des ancêtres.
On dirait aujourd’hui que cette pratique théurgique est du fétichisme. En effet, les reliques contenues dans la grande calebasse (originellement) sont généralement constituées par les ossements de l’ancêtre, le crâne particulièrement, quelques vêtements sacerdotaux ou royaux, des insignes du pouvoir tels que la canne royale, l’anneau royal, les sandales, une lance, un fusil, la table de l’oracle, une ou plusieurs statuettes votives.
Selon la Bible, dans l’arche de l’alliance se trouvent les tables de l’alliance, le bâton de Moïse et celui d’Aaron qui a fleuri. Le talmud mentionne qu’en plus de ces reliques, les ossements et les habits de Joseph.
RI: De plus en plus, des voix s’élèvent en Afrique pour prôner le retour aux sources et aux valeurs traditionnelles, en appelant au rejet des religions importées. Quelle est votre analyse ?
SA: Le retour à la source, c’est-à-dire à la tradition africaine et aux valeurs qui en découlent est un bon combat.
Il faut noter que ce combat qui a été celui de toutes les générations connaît aujourd’hui une plus large diffusion dans l’opinion grâce à l’internet et aux réseaux sociaux.
Cependant, pour que ce combat soit productif, le retour à la source doit se faire en expurgeant d’une part, les déviations cultuelles du passé tel que les sacrifices humains et d’autre part, il ne doit pas être le versant africain de l’eurocentrisme pour justifier une nouvelle guerre religieuse.
Ce n’est pas en ouvrant un front de guerre contre les religions abrahamiques que nous allons réhabiliter la tradition africaine.
En attendant d’interroger le créateur et les ancêtres sur le sujet par la voie de l’oracle, je pense que l’avenir de l’humanité se trouve dans le dialogue interculturel, la tolérance religieuse, l’humanisme en tant que stade suprême de la spiritualité et la multipolarité du monde.
RI: Vous ne faites donc pas partie de ceux qui pensent que c’est le moment pour les Africains de créer leurs propres religions afin de valoriser leurs divinités ?
SA: Les traditions africaines n’ont pas disparu. Elles n’ont pas à être inventées. Ceux qui parlent de la création d’une religion africaine sont plutôt les victimes de manière consciente ou inconsciente d’un populisme issu de certains milieux panafricanistes et kamites.
Les théories qui défendent que ce sont les hommes qui ont créé les religions sont fausses. L’homme ne crée pas Dieu. Il ne crée pas non plus les divinités supérieures, les élémentaux (génies) les ancêtres ainsi que l’oracle qui relie l’homme au Divin.
Il y a un travail de réhabilitation et surtout de réformes à apporter aux pratiques cultuelles et religieuses anciennes pour démêler le faux du vrai, le folklorique et les apparats de l’essentiel.
Cette démarche est nécessaire dans l’esprit du dialogue culturel parce que l’homme est dynamique, la culture et le cultuel aussi.
RI: Comment naissent alors les religions si ce ne sont pas les Hommes qui les créent?
SA: Qu’elles soient africaines ou non, les religions naissent toujours du fait d’un être supérieur qui se révèle à l’homme et lui donne des instructions. Cet être supérieur peut être compris comme Dieu lui-même, un être divin (un Archange ou un Ange), un être élémentaire (un génie), un ancêtre divinisé.
Le lieu de la rencontre va être sacralisé et les rendez-vous avec cette entité vont être marqués par des rituels et des sacrifices. Ainsi naissent les religions.
En amont, il y donc toujours la manifestation d’une créature supérieure et c’est à lui que le culte est rendu. Il faut donc éviter les confusions. Il y a des pratiques telles que l’usage des grimoires ou des talismans.

A côté de ceux qui sont révélés par les entités, l’homme par son expérience peut à son tour concevoir des grimoires et des talismans. Certains par leur erudisme peuvent embrigader des esprits et les utiliser surtout à des fins personnelles.
Ces connaissances et ces pratiques ne sont pas à considérer comme des religions. Non ! l’homme n’invente pas Dieu et il ne crée pas non plus la religion comme cela a été répandu à tort.
RI: Avez-vous un message à adresser aux Africains en cette période marquée par un retour aux valeurs traditionnelles, sur fond de polémiques ?
SA: Mon appel, à ceux qui pensent de bonne foi que le retour aux valeurs traditionnelles doit se faire en fermant les églises et les mosquées, est de lire mon livre. Ils comprendront qu’en combattant la Bible et le Coran, ils se combattent eux-mêmes puisque le judaïsme, le christianisme et l’islam n’ont été fondés que par des Africains et ne font que promouvoir les valeurs africaines.
Ce qu’il faut combattre,c’est la fausseté partout où elle s’est installée, c’est-à-dire aussi bien dans nos traditions que dans les religions abrahamiques.
Ensuite, ce qu’il faut surtout combattre ce sont l’ignorance et les amalgames qui ont fait penser aux uns et aux autres qu’ils sont les uniques détenteurs de la vérité alors que la vérité est une et c’est d’abord dans les traditions anciennes avant de se perpétuer dans les nouvelles religions.
Enfin, la question religieuse étant très sensible, son exercice et sa régulation doivent être placés sous la responsabilité des décideurs pour éviter son instrumentalisation.
Il faut par exemple faire la différence entre l’évangile et l’évangélisation, le Coran et l’islamisation. Dans les sociétés anciennes, la religion a été placée sous l’autorité du roi. Il en est le gardien et le protecteur comme cela continue de se faire dans les états théocratiques.
La laïcité dans les anciennes colonies françaises ne doit pas être comprise comme une démission des décideurs face au fait religieux.
Au nom de la coexistence pacifique, Il doit par exemple être strictement interdit qu’une religion se déclare supérieure aux autres. Il doit être surtout interdit et condamné comme fautes graves punissables par la loi, le fait de calomnier les autres religions, de les déclarer fausses et démoniaques.
En clair, les religions abrahamiques qui se sont souvent illustrées sur ce terrain du dénigrement doivent être mises face à leurs responsabilités. Cela doit aussi être le cas pour ceux qui, au nom des ancêtres se lancent aussi dans cette guerre religieuse larvée que les décideurs doivent stopper pour mettre les générations à venir à l’abri d’une guerre religieuse que ni Dieu ni les ancêtres n’auront commandés.

