Da Sié de Bindouté,socio-anthropologue burkinabè vivant aux États-Unis.
Da Sié de Bindouté analyse les manifestations en France, la crise politique française et les relations entre Paris et les pays africains dans une interview qu’il a accordée à Refletinfo.net. Il rejette l’idée d’un « retour à l’envoyeur » et attribue les tensions françaises à des problèmes de gouvernance, d’économie et de politique sociale. Il estime également que les bouleversements en Afrique, précisément au sein de l’AES, participent à la reconfiguration des rapports de force internationaux.
Par Jean Marc Kambou, collaborateur
Reflet info : Les manifestations des 17 et 24 octobre en France traduisent-elles une crise passagère ou un malaise plus profond ?
Da Sié de Bindouté : Ces événements traduisent selon moi, l’évolution d’une crise sociale, politique et de gouvernance. Ils ne sont pas tombés du ciel. Sous Emmanuel Macron, la France a déjà connu le mouvement des Gilets jaunes, avec ses manifestations, ses revendications et la répression qui les a accompagnées.
Reflet info : Les revendications des Gilets jaunes ont-elles été satisfaites ?
Da Sié de Bindouté : Je ne le pense pas. Les problèmes soulevés à l’époque n’ont pas été résolus. Le président français a-t-il réellement pris en compte les doléances des manifestants ? Je ne crois pas. Les événements impliquant aujourd’hui les lycéens constituent à mes yeux, une nouvelle expression de ces revendications.
Le monde traverse de nombreuses crises. Ce qui se passe actuellement en France s’inscrit dans cette dynamique. Je parlerais d’un « harmattan européen ».
L’Europe connaît une crise politique importante. La situation en Ukraine et les relations avec l’Alliance des États du Sahel (AES) illustrent les bouleversements en cours.
Le départ des soldats occidentaux du Niger et des pays de l’AES constitue également un signal. L’Europe est en pleine transformation. Elle est, selon moi, en gestation pour la naissance d’un nouveau monde.
Reflet info : Comment expliquez-vous la place de l’immigration dans le débat politique français ?
Da Sié de Bindouté : Quand on observe l’évolution de la France, on pouvait s’attendre à de telles tensions. Les discours des responsables politiques sont largement dominés par le racisme et les questions migratoires.
Qu’ils appartiennent à l’extrême droite, à la droite, à la gauche ou à l’extrême gauche, les responsables politiques accordent une place importante à ces sujets.
Ils ne s’attaquent pas suffisamment aux problèmes fondamentaux de la société. Ils cherchent plutôt des boucs émissaires. Les migrants sont régulièrement désignés comme responsables des difficultés françaises.
Reflet info : Vous critiquez aussi les discours visant les musulmans. Que reprochez-vous aux responsables politiques ?
Da Sié de Bindouté : Le racisme, l’hostilité envers l’islam et les questions migratoires servent, selon moi, de principaux ressorts au débat politique français. Certains discours présentent les migrants et les musulmans comme des menaces.
L’Europe est souvent décrite comme une civilisation fondée sur la démocratie, la liberté et le christianisme. Cette conception peut servir à exclure ceux qui ne correspondent pas à cette représentation. Pourtant, les problèmes de la société française auraient dû être abordés autrement.
Reflet info : Quelle est selon vous, la véritable origine de cette crise ?
Da Sié de Bindouté : La France connaît d’abord une crise de gouvernance. Les présidents qui se succèdent commettent des erreurs et continuent à mon avis, à agir dans une logique héritée de la période coloniale. Cette orientation contribue à fragiliser la société française.
Le problème ne vient ni des migrants ni des musulmans. Il faut plutôt réfléchir aux moyens de développer le pays et de résoudre ses difficultés économiques et sociales.
Reflet info : Pourquoi les débats sur les banlieues et l’éducation des jeunes vous semblent-ils insuffisants ?
Da Sié de Bindouté : Les responsables politiques évoquent constamment les banlieues, les jeunes, les musulmans, les parents ou le manque d’éducation et d’assimilation à la culture française.
Or, le problème est beaucoup plus profond. La crise économique et la crise culturelle sont insuffisamment abordées. Accuser les jeunes ou leurs familles ne permet pas de résoudre les difficultés structurelles du pays.
Je considère que ces discours relèvent d’une fuite en avant. Il manque une réflexion sérieuse sur les problèmes fondamentaux de la société française.
Reflet info : Certains internautes présentent ces manifestations comme un retour de bâton contre la France, en raison de son passé colonial. Partagez-vous cette lecture ?
Da Sié de Bindouté : Non. Je ne parle pas de karma ni de retour à l’envoyeur. Il faut comprendre l’histoire et la sociologie de la France.
La société française a connu de nombreuses violences politiques. La Révolution française, les conflits religieux, les guerres napoléoniennes et les guerres coloniales ont profondément marqué son histoire.
La colonisation de l’Afrique a également été accompagnée de violences. On peut citer les guerres au Cameroun, en Algérie et en Indochine. Ces événements ont laissé des traces dans les relations entre la France et les peuples qu’elle a colonisés.
Mais les difficultés actuelles de la France ne sont pas simplement une conséquence de son passé colonial. Elles résultent aussi, selon moi, de ses choix politiques, économiques et sociaux.
La France doit regarder ses problèmes internes en face. Elle ne peut pas constamment désigner les migrants, les musulmans ou les populations des banlieues comme responsables de ses difficultés.
Comment toute une société, un pays va parler de la sexualité, des questions de transgenres, des questions de LGBT aux enfants ? Maintenant, avec les droits de l’enfant, avec les droits de la femme, l’émancipation de la femme, on a fait miroiter la société avec des idées égalitaires, avec des idées de liberté, avec des visions LGBT. Quelle serait l’avenir d’une telle société ?
Pour un président qui « n’a pas de famille, qui n’est pas équilibré sentimentalement, familialement », comment peut-il gérer des millions de personnes ? Voilà la crise profonde que le peuple français traverse. C’est une crise de famille, c’est une crise de fécondité, c’est une crise de fertilité, c’est une crise surtout de virilité.
Dans la royauté sacrée, le roi doit être viril, il doit être équilibré. Mais la France est déséquilibrée du haut sommet de l’État du point de vue sentimental depuis un certain temps. Donc, les gens ne sont plus à notre niveau de comprendre que la famille est importante.
Avec cette crise, vous voyez que les gens commencent à indexer les parents pour dire que les parents sont responsables, les gens doivent payer, les gens ne doivent pas faire ça, ils ne doivent pas casser, ils accusent les parents.
Non ! En Occident, l’enfant ne t’appartient pas, ta femme ne t’appartient pas. L’État décide de protéger la femme et l’enfant et laisser l’homme.
Reflet info : Vous établissez un lien entre la crise française et les choix politiques de ses dirigeants. Quels éléments vous conduisent à cette analyse ?
Da Sié de Bindouté : Je considère que plusieurs dirigeants français ont contribué à fragiliser leur propre société.
L’intervention en Libye sous Nicolas Sarkozy a eu des conséquences importantes pour la région. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye connaît une instabilité durable. Cette situation a également affecté les pays voisins.
La politique africaine de la France constitue un autre facteur. Pendant des décennies, Paris a entretenu des relations avec des dirigeants africains dans une logique de domination et d’intérêts économiques.
Aujourd’hui, les pays de l’AES contestent cette relation. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger veulent redéfinir leurs rapports avec la France.
Je pense que cette évolution oblige Paris à revoir sa politique extérieure. La France ne peut plus considérer les pays africains comme des territoires sur lesquels elle dispose d’une influence automatique.
Les relations internationales doivent reposer sur le respect mutuel et la coopération. Il faut que chaque pays puisse défendre ses intérêts sans humiliation ni domination.
Reflet info : Vous évoquez également une crise culturelle et familiale en France. En quoi cette dimension explique-t-elle selon vous, les tensions sociales ?
Da Sié de Bindouté : Je considère que la France traverse aussi une crise de ses repères sociaux et culturels. Les débats sur l’éducation, la famille, les droits de l’enfant et les relations entre les générations sont devenus très sensibles.
À mes yeux, les politiques publiques doivent trouver un équilibre entre la protection des enfants et la responsabilité éducative des parents.
Je critique certaines orientations sociales de la France, notamment lorsqu’elles sont présentées comme des modèles universels que les autres sociétés devraient adopter.
Chaque peuple possède son histoire et ses références culturelles. Les sociétés africaines ne doivent pas renoncer à leurs propres valeurs pour reproduire intégralement les modèles occidentaux.
Cela ne signifie pas que les cultures doivent rester figées. Elles évoluent et s’influencent mutuellement. Mais les échanges culturels doivent se faire dans le respect des différences.
Je pense que les difficultés actuelles de la France doivent être analysées à partir de ses propres choix politiques et sociaux, plutôt que d’être imputées uniquement aux populations immigrées.
Reflet info : Emmanuel Macron s’est adressé aux Français après les manifestations du 17 octobre. Comment appréciez-vous son intervention ?
Da Sié de Bindouté : Je n’ai pas entendu de véritable solution dans ce discours. Le président aurait dû rencontrer les représentants des lycéens, les acteurs sociaux et les différentes structures concernées afin de rechercher des réponses concrètes.
Le discours a surtout insisté sur les mesures répressives, les sanctions et les conséquences des dégradations. Or, la répression ne suffit pas à résoudre une crise sociale.
La France doit également réfléchir à ses difficultés économiques. Comment financer les politiques sociales, soutenir les jeunes et garantir les retraites dans un contexte de tensions budgétaires ?
L’exclusion d’une partie de la jeunesse constitue un problème majeur. Lorsque des jeunes n’accèdent ni à l’éducation ni à l’emploi en raison de discriminations ou de difficultés sociales, toute la société en subit les conséquences.
Une économie fonctionne lorsque les citoyens ont des possibilités de travailler et de participer à la création de richesses.
Le discours présidentiel n’a donc pas répondu, selon moi, aux préoccupations fondamentales des manifestants. La répression a contribué à accentuer les tensions.
Reflet info : Comment analysez-vous le paysage politique français dans ce contexte de crise ?
Da Sié de Bindouté : La France traverse une crise politique qui se double d’une crise économique et sociale. Je pense que plusieurs schémas sont possibles, notamment des élections anticipées, un changement de gouvernement ou la formation d’un gouvernement d’union nationale.
Mais le problème dépasse la seule question institutionnelle. Il concerne également les choix économiques et les intérêts du patronat.
La guerre en Ukraine a fragilisé certaines économies européennes, notamment l’Allemagne. Les tensions sur l’énergie ont révélé les dépendances de plusieurs pays européens.
La France doit aussi faire face à la perte d’influence en Afrique. Les pays de l’AES contestent désormais les relations traditionnelles avec Paris. Cette évolution pourrait avoir des conséquences économiques et politiques importantes.
La question de l’uranium nigérien illustre cette transformation. La France doit désormais rechercher ses approvisionnements dans un contexte où les anciennes relations ne fonctionnent plus comme auparavant.
Le paysage politique français reste également marqué, selon moi, par les discours sur l’immigration, l’islam et l’identité nationale.
Ces débats occupent une place importante alors que les problèmes économiques et sociaux nécessitent des réponses de fond.
Quand vous prenez la crise ukrainienne, les gens croyaient que l’Europe allait pouvoir vaincre la Russie, piller ses richesses et revenir encore librement recoloniser l’Afrique.
Voilà que la crise ukrainienne a été géré autrement par le président Poutine. Cela a étonné tout le monde. Poutine a préféré passer par une guerre d’usure, une longue guerre pour pouvoir les épuiser et surtout les dénoncer.
Reflet info : Emmanuel Macron a reporté ses déplacements au Sénégal et au Nigeria. Quelle lecture faites-vous de ces voyages annoncés ?
Da Sié de Bindouté : Je les inscris dans une logique géopolitique. Le Sénégal et le Nigeria occupent une place importante en Afrique de l’Ouest. La France peut chercher à renforcer ses relations avec ces deux pays dans un contexte où son influence recule dans l’espace AES.
Je pense que Paris cherche à préserver ses alliances régionales et à maintenir son influence politique et économique.
Le Nigeria fait face à ses propres difficultés internes. Le Sénégal connaît également des tensions politiques.
La France doit donc composer avec des partenaires dont les intérêts ne sont pas nécessairement les mêmes que les siens.
Je considère que ces déplacements s’inscrivent dans une stratégie qui vise à préserver les intérêts français en Afrique de l’Ouest.
Mais il faut aussi se demander pourquoi la France cherche à renforcer sa présence africaine alors qu’elle traverse elle-même une crise politique et sociale.
Les relations entre les pays doivent évoluer. L’Afrique ne peut plus être considérée comme un espace où les puissances étrangères viennent défendre leurs intérêts sans tenir compte des aspirations des populations.
Reflet info : Les manifestations pourraient-elles conduire Emmanuel Macron à quitter le pouvoir ?
Da Sié de Bindouté : Je pense que les manifestations pourraient entraîner une paralysie de certaines activités en France. Si les tensions persistent, le gouvernement devra trouver une réponse politique.
À mon avis, la démission d’Emmanuel Macron et l’organisation d’élections anticipées pourraient constituer une issue. Mais la situation reste incertaine.
Les manifestations risquent de se poursuivre si les responsables politiques ne répondent pas aux revendications.
Je condamne les insultes adressées aux manifestants, notamment lorsqu’ils sont qualifiés de « racaille ». Un responsable politique doit pouvoir condamner les violences sans humilier les citoyens.
La France doit également reconnaître son histoire. Elle ne s’est pas construite uniquement par ses propres efforts. Son développement a aussi été lié à l’exploitation de territoires et de populations.
Je considère qu’Emmanuel Macron a échoué sur plusieurs aspects de sa politique. Mais son mandat a aussi contribué à éveiller les consciences en Afrique, notamment chez les jeunes qui s’intéressent davantage aux relations entre la France et les pays africains.
La création et le développement de l’AES illustrent cette évolution. Il appartient désormais aux dirigeants de cette organisation de concrétiser les aspirations exprimées par les populations.
Reflet info : La France est-elle en déclin après plusieurs décennies de domination en Afrique francophone ?
Da Sié de Bindouté : Le déclin de la France ne date pas d’aujourd’hui. Je considère que les empires connaissent des périodes de grandeur et de déclin. Montesquieu l’a analysé dans son ouvrage Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.
La perte des colonies françaises en Amérique, notamment après l’indépendance d’Haïti, constitue selon moi, un épisode important de cette évolution.
La France a ensuite développé son influence en Afrique. Mais les relations établies avec les anciennes colonies sont aujourd’hui contestées.
L’AES représente une nouvelle étape dans cette évolution. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger cherchent à reprendre le contrôle de leurs choix politiques et économiques.
La France aurait dû écouter les critiques formulées par les Africains depuis plusieurs années. Elle a souvent considéré ces critiques comme des manifestations d’hostilité ou comme le résultat de manipulations étrangères.
Je pense que cette attitude a contribué à détériorer les relations. Les pays africains doivent également tirer les leçons de leur histoire.
Ils ne doivent pas se laisser manipuler par des intérêts extérieurs ni reproduire les mêmes erreurs politiques.
Reflet info : Quel avenir envisagez-vous pour les pays africains qui continuent de considérer la France comme une référence politique ?
Da Sié de Bindouté : Les pays africains doivent prendre conscience de leurs intérêts et de leur histoire. Ils doivent éviter de reproduire les relations de dépendance qui ont marqué les décennies précédentes.
La Côte d’Ivoire, par exemple, devra réfléchir à son avenir politique après Alassane Ouattara. Les questions de succession, de stabilité et de gouvernance seront déterminantes.
Les dirigeants africains doivent comprendre que les alliances internationales reposent souvent sur des intérêts économiques et politiques. Ils ne doivent pas sacrifier leur souveraineté pour obtenir un soutien extérieur.
La jeunesse africaine doit étudier l’histoire politique du continent, les relations avec l’Europe et les parcours des dirigeants africains. Elle doit comprendre les mécanismes de pouvoir pour éviter les erreurs du passé.
Je pense que l’AES doit travailler à renforcer sa solidarité, sa sécurité et son développement économique. Les idées du panafricanisme existent déjà. Le défi consiste à les traduire en politiques concrètes.
Si les pays de l’AES réussissent leur projet, cela pourrait inspirer d’autres États africains. L’Afrique doit apprendre à coopérer, à défendre ses intérêts et à construire des relations internationales fondées sur l’égalité.
Reflet info : Quel message adressez-vous finalement aux dirigeants et aux jeunes Africains face à ces bouleversements ?
Da Sié de Bindouté : Les Africains doivent connaître leur histoire et comprendre les rapports de force internationaux. Ils ne doivent pas se laisser manipuler ni flatter par des intérêts étrangers.
Les dirigeants doivent également comprendre que le pouvoir est une responsabilité. Plusieurs responsables africains ont connu des fins difficiles après avoir servi des intérêts extérieurs.
La jeunesse doit apprendre de ces expériences. Elle doit se former, étudier l’histoire et participer à la construction de sociétés capables de défendre leur souveraineté.
L’AES doit prendre au sérieux les attentes des populations. Les dirigeants doivent travailler dans la solidarité et éviter de croire qu’ils inventent seuls les solutions.
Les idées panafricaines existent depuis longtemps. Il faut désormais une volonté politique pour les mettre en œuvre.
Je reste convaincu que l’Afrique peut construire un avenir différent. Cela prendra du temps, mais les peuples doivent apprendre à coopérer et à vivre dans le respect mutuel.

