Da Sié de Bindouté, socio-anthropologue burkinabè vivant aux États-Unis.
Da Sié de Bindouté, socio-anthropologue burkinabè vivant aux États-Unis, dans cette interview, donne sa lecture sur la politique économique conduite sous le capitaine Ibrahim Traoré. De la raffinerie d’or au développement endogène, en passant par les effets de la guerre sur le quotidien des Burkinabè et la nécessité de repenser l’enseignement, il défend l’idée d’un modèle économique adapté aux réalités historiques et culturelles du Burkina. Cependant, il appelle à éviter le culte de la personnalité et à institutionnaliser les acquis engrangés sous le magistère du Président Traoré.
Par Jean Marc Kambou, collaborateur
Reflet info : Que vous inspire l’inauguration de la raffinerie d’or du Burkina Faso ?
Da Sié de Bindouté : L’inauguration de la raffinerie d’or m’a immédiatement fait penser à une grandeur africaine retrouvée. Pour parvenir à une telle réalisation, il faut une véritable volonté politique.
Le Burkina Faso est un pays aurifère. Notre histoire est profondément liée à l’exploitation de l’or. Pourtant, depuis les indépendances, nous n’avions pas réussi à mettre en place une véritable industrie aurifère souveraine appartenant à l’État et au peuple.
Pendant longtemps, l’exploitation de l’or a été largement dominée par des sociétés privées. La question de la quantité réellement extraite, de la transformation et de la destination de l’or a souvent échappé au contrôle direct de l’État. Avec une raffinerie nationale, nous entrons dans une nouvelle logique, celle de la maîtrise de notre ressource.
C’est pourquoi je considère cette réalisation comme un acte majeur de souveraineté économique. Elle montre que le Burkina Faso peut reprendre progressivement le contrôle de ses richesses et construire son propre modèle de développement.
Aujourd’hui, on voit des réalisations. De 1960 à nos jours, on n’a pas vu qu’un Président burkinabé a pu penser à cette question de l’or, à cette question du coton. On a vu qu’il y a eu des efforts qui ont été faits du côté du coton.
Mais au niveau de l’or, on a vu les pillages. Avant qu’on ne parle d’Essakane, on a vu l’or de Poura. On a vu la mine d’or de Poura. On a vu comment l’or de ce pays a été pillé par des gens que des gens ont adoubé dans ce pays. Mais Ibrahim Traoré n’a pas tué quelqu’un. Il n’a pas volé ce pays.
Il veut simplement que le pays se stabilise et qu’il soit souverain. Mais, on a vu qu’au départ, il n’a pas eu officiellement, le soutien venant des intellectuels, de l’élite et surtout des rois, des autorités religieuses de ce pays. Ça, il faut le dire.
Le Burkina est un pays où les gens sont dans l’hypocrisie… Mais voilà ce que ce jeune Président, qui n’a même pas 40 ans, a montré à la face du monde. Il a pu installer une raffinerie d’or. Mais au tout début, il n’a eu le soutien officiel et même public de personne.
Des Burkina ne se sont pas mobilisés pour le soutenir. On n’a pas vu des gens sortir, faire des déclarations pour dire que, ce Président, nous devons le soutenir parce qu’il veut le bien de ce pays.

Je pense que les actes du Président montrent une fois de plus, sa bonne foi et sa volonté politique. Si les Burkinabé sont conscients, on doit être fiers et reconnaître que ce monsieur sauve ce pays et ramène de l’honneur dans ce pays.
On a vu sous la révolution, tout ce que Thomas Sankara a fait. Ils sont venus vendre ça à un franc symbolique. Et on a permis à des individus de s’enrichir. Ce sont ces mêmes individus qui étaient en train de mettre les bâtons dans les roues du Président Ibrahim Traoré. Aujourd’hui, les faits sont là. Le Burkinabé doit prendre conscience.
Aussi, est-il bon de rappeler que sont des Burkinabé qui ont dirigé, qui ont pillé les mines avec l’impérialisme. Ce sont des Burkinabé qui ont pillé nos richesses avec l’impérialisme.
Ce sont des Burkinabé qui ont accompagné tous ceux qui ont fait du mal à ce pays. Aujourd’hui, c’est toute une fierté. C’est toute une fierté pour moi, de voir ce que, ce jeune Président pose comme actes depuis son accession au pouvoir.
Mais derrière cette raffinerie qui fait aujourd’hui la fierté de tout le pays et du continent, il y a des gens qui ont mené le combat. Dans le domaine minier, je dédie particulièrement cette raffinerie à Jonas Hien et j’estime que son engagement dans la défense des intérêts miniers du pays, mérite aujourd’hui une reconnaissance officielle.
Reflet info : Pourquoi dédiez-vous la raffinerie d’or du Burkina Faso à Jonas Hien; qu’a-t-il fait qui mérite cela ?
Da Sié de Bindouté : Je dédie symboliquement la raffinerie d’or du Burkina Faso à Jonas Hien, car il est l’un des acteurs qui a œuvré de longue date pour que les ressources minières africaines et particulièrement burkinabè, profitent davantage aux populations.
Jonas Hien s’est engagé dans les questions minières depuis la période de Blaise Compaoré, en défendant l’idée d’une meilleure maîtrise des ressources naturelles par le Burkina Faso. Cet engagement s’est fait au détriment de ses intérêts personnels. Je déplore aujourd’hui que ses efforts n’aient pas été suffisamment reconnus par les autorités au fil des années.
Je souligne que Jonas Hien n’a occupé aucune des principales fonctions institutionnelles liées au secteur minier, alors qu’il a contribué à la réflexion sur ces questions.

Pour son combat dans ce domaine contre les intérêts occidentaux, il a été fiché par l’Union européenne. Jonas Hien s’est vu refusé l’entrée en Allemagne à cause d’une décision attribuée à l’Union européenne.
C’est pour cela que j’appelle le Président du Faso, à mieux reconnaître les personnes qui ont contribué avant les changements actuels, à ouvrir la voie à une plus grande souveraineté minière.
Je rêve de voir un jour, Jonas Hien être nommé à un poste de haute responsabilité dans le domaine des mines. C’est ainsi qu’on valorise les parcours de ceux qui ont œuvré en faveur d’une exploitation des ressources africaines au bénéfice des populations.
Reflet info : Quel regard portez-vous sur la politique économique du capitaine Ibrahim Traoré?
Da Sié de Bindouté : Il faut d’abord comprendre que l’économie ne peut pas être dissociée de l’histoire et de la culture d’une société. Chaque pays doit pouvoir construire son économie en fonction de ses réalités.
L’économie classique enseignée dans nos universités est largement inspirée des modèles occidentaux. Or, ces modèles ne peuvent pas être appliqués mécaniquement à toutes les sociétés. La Chine, le Japon, la Malaisie ou encore le Singapour, ont construit leurs propres trajectoires en tenant compte de leurs réalités historiques et sociales.
Le Burkina Faso doit faire la même chose. Nous devons produire une pensée économique endogène. Notre histoire montre d’ailleurs que nous avons déjà expérimenté des politiques économiques adaptées à nos réalités.
Sous le général Tiemoko Marc Garango, par exemple, des mécanismes d’auto-ajustement avaient été mis en place. Cette expérience aurait dû être davantage étudiée, documentée et enseignée.
Il en est de même pour la période révolutionnaire sous Thomas Sankara. La promotion du « consommer local », le développement de la production nationale, la création d’industries et les politiques visant à renforcer l’autonomie économique, constituent des expériences qui méritent d’être analysées scientifiquement.

Le problème, est que nous n’avons pas suffisamment capitalisé ces expériences. L’économie doit être pensée à partir de nos propres réalités.
Aujourd’hui avec le Capitaine Ibrahim Traoré, nous assistons selon moi, à une volonté de renouer avec cette logique de développement endogène.
Le pays est en guerre, mais des investissements sont réalisés dans l’industrie, l’agriculture, les infrastructures et la production. Des initiatives comme TEXFORCES, Faso Mebo ou encore le développement de certaines capacités industrielles illustrent cette volonté.
Il faut donc dépasser l’idée selon laquelle il existe un modèle économique universel qu’il suffirait d’appliquer partout.
L’économie n’est pas une règle mathématique que l’on peut prendre, encadrer et appliquer indistinctement à toutes les sociétés.
Le Burkina Faso doit construire une économie correspondant à son histoire, à sa culture, à ses ressources et à ses aspirations. C’est pour cela que je pense que le modèle économique du Président Ibrahim Traoré développé pendant la guerre, doit être enseigné dans les universités et les écoles.
Reflet Info : Vous dites d’enseigner le modèle économique du Président Traoré dans les universités et les écoles ; comment cela se fera-t-il ?
Da Sié de Bindouté : Oui, je l’affirme ! Mais il faut d’abord le documenter scientifiquement. On ne peut pas simplement décider que le modèle économique d’Ibrahim Traoré doit être enseigné sans produire les recherches nécessaires.
Il faut financer des chercheurs, encourager des mémoires de master, des thèses de doctorat et des travaux scientifiques sur les transformations économiques du Burkina Faso.
Il faudrait, par exemple, que des chercheurs étudient de manière rigoureuse les politiques économiques conduites depuis l’arrivée du capitaine Ibrahim Traoré, leurs résultats, leurs limites et leurs effets sur les populations.
Une fois ces travaux réalisés, ils doivent être publiés, diffusés dans les bibliothèques et intégrés aux programmes universitaires.
Le véritable enjeu est donc la production d’un savoir endogène. Nous risquons sinon de voir des chercheurs étrangers venir étudier le Burkina Faso, publier leurs ouvrages sur notre expérience et nous les vendre ensuite, alors que nous aurions pu produire nous-mêmes cette connaissance.
Il faut également réhabiliter la pensée de personnalités comme Joseph Ki-Zerbo, Laurent Bado, Cheikh Anta Diop, Valère Somé et Thomas Sankara. Le développement endogène n’est pas une idée apparue aujourd’hui.
Des penseurs africains et burkinabè ont déjà posé les bases d’une réflexion sur l’autonomie et le développement des sociétés africaines.
Reflet info : Quel impact cette politique peut-elle avoir sur le quotidien des Burkinabè ?
Da Sié de Bindouté : Le premier impact que je retiens est celui de la sécurité. Une armée mieux équipée, davantage protégée et disposant de moyens pour prendre en charge les blessés, constitue un acquis important dans un pays en guerre.
Le deuxième impact, concerne la récupération de certaines zones et la réinstallation progressive des populations.
Il y a également l’emploi. Lorsque des usines sont créées, lorsque la production augmente et que de nouvelles activités économiques apparaissent, cela donne des raisons d’espérer.
Dans le domaine de l’éducation, des infrastructures sont construites et de nouvelles filières se développent. La santé connaît également des réformes et des investissements.
Il faut aussi considérer les efforts consacrés à l’agriculture, à l’élevage et à la production alimentaire. Pour moi, combattre la faim est essentiel à la stabilité d’une société. Une population qui peut se nourrir dispose de meilleures conditions pour vivre en paix
Nous faisons la guerre tout en reconstruisant le pays. Ce qui me paraît particulièrement important, c’est que le Burkina Faso mène simultanément la guerre et la reconstruction.
À travers Faso Mebo, les infrastructures routières, le transport, l’industrie, l’agriculture ou encore certaines initiatives dans le domaine aérien, nous sommes, selon moi, dans une logique de reconstruction nationale.
C’est ce qui distingue cette expérience de nombreux conflits africains où la guerre a souvent été suivie d’une longue période de dépendance et de reconstruction sous assistance extérieure.
Nous devons donc développer nos propres capacités et reconstruire avec nos propres moyens autant que possible.
Reflet info : Le Capitaine Ibrahim Traoré en Face de vous. Que lui direz-vous ?
Da Sié de Bindouté : Mon premier message est de lui dire de ne pas tomber dans le culte de la personnalité. C’est le culte de la personnalité qui, quelque part, a détruit des chefs d’État africains et même l’Afrique. On est trop focalisé sur le Président au point d’en oublier son message, sa vision, ses enseignements et sa méthode.
Attention! Le Président Ibrahim Traoré n’est pas apparu dans le vide. Il est le produit de la société burkinabè et il est aussi l’héritier d’une longue tradition de pensée et de combat portée par des personnalités comme Joseph Ki-Zerbo, Laurent Bado, Valère Somé, Thomas Sankara et Norbert Zongo.
Il doit donc travailler à faire vivre cet héritage. Le véritable enjeu est de transformer les idées et les réalisations actuelles en une conscience nationale durable. Si tout repose sur un seul homme, les acquis risquent de disparaître avec lui.
Nous devons plutôt construire un système dans lequel chaque dirigeant poursuit une trajectoire nationale déjà pensée et institutionnalisée.
Il faut dépasser l’éloge du président pour construire une conscience nationale. Il ne suffit pas de chanter le nom du président ou d’organiser des manifestations patriotiques. La conscience nationale se construit également par la connaissance de notre histoire.
Un jeune de Fada doit pouvoir connaître Valère Somé. Un jeune d’Orodara doit pouvoir connaître Laurent Bado. Ces figures doivent être documentées, étudiées et accessibles dans les bibliothèques et les établissements d’enseignement. C’est ainsi que nous donnerons à notre jeunesse, des repères.
Le président doit également, s’entourer de ceux qui ont pensé le développement du Burkina Faso et reconnaître leur contribution de leur vivant.
Le Burkina doit financer sa propre science. Je suis dans mon dernier message, qui est un appel à investir massivement dans la recherche.
Si nous voulons comprendre et transmettre les transformations économiques actuelles, il faut financer les chercheurs. Il faut des bourses, des programmes de recherche, des ouvrages, des bibliothèques et des maisons d’édition capables de produire et de diffuser le savoir burkinabè.
L’État doit également veiller à ce que les connaissances produites au Burkina soient enseignées dans les universités et les écoles.
Autrement, nous risquons encore une fois, de voir d’autres venir écrire notre histoire à notre place.
Le défi, n’est donc pas seulement de réaliser des infrastructures ou de transformer l’économie. Il est aussi de produire la connaissance permettant de comprendre, de documenter et de transmettre ces transformations aux générations futures.

