Dr Worondjilè Hien, enseignant-chercheur en Histoire.
Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (MESRI), a présenté le 13 novembre 2025, le nouveau cahier de charges des Institutions privées d’enseignement supérieur (IPES). L’objectif selon le ministre de tutelle, le Pr Adjima Thiombiano, est d’améliorer la qualité de l’enseignement supérieur au Burkina Faso. Dans cette interview, Dr Worondjilè Hien, historien spécialisé en histoire des religions à l’Université Yembila Abdoulaye Toguyéni de Fada N’Gourma, partage sa lecture de cette actualité. Il estime que l’instauration des examens nationaux pour valider les cycles de Licence, Master et Doctorat, permettra de relever davantage le niveau des étudiants, surtout dans le privé.
Propos recueillis par Jean Marc Kambou, collaborateur
Refletinfo.net (Ri): Comment avez-vous accueilli la décision du ministère en charge de l’enseignement supérieur d’instaurer un examen national pour valider les diplômes Licence–Master–Doctorat dans le privé ?
Dr Worondjilè Hien (Dr W.H): La décision du ministère en charge de l’enseignement supérieur de réformer les pratiques dans le privé est un engagement à point nommé.
Certes, dans la décision, il y a des points discutables, mais de manière globale, elle sera bénéfique pour les étudiants et pour l’image même des instituts privés d’enseignement supérieur (IPES) au Burkina Faso.
C’est un secret de polichinelle qu’il existe des pratiques pédagogiques et académiques peu orthodoxes dans certains instituts et universités privés. Ces pratiques doivent être corrigées, c’est un des devoirs régaliens de l’État.
Ri: Qu’elles sont ces pratiques pédagogiques et académiques que vous qualifiez de peu orthodoxes?
Dr W.H: Je souhaite ne pas aller plus loin pour des raisons que cet aspect est très sensible et les éléments de réponse pourraient créer des problèmes qu’ils n’en règlent.
Ri: Il y a la question des enseignants retraités qui sont recrutés dans le privé qui est aussi évoquée. Êtes-vous du même avis que le ministère qu’ils doivent se reposer?
Dr W.H: Effectivement, le recrutement des retraités dans les IPES est problématique. Si du point de vue intellectuel et scientifique ces retraités bénéficient d’une expérience solide, physiquement ils sont fatigués et ont besoin de se reposer davantage que de travailler plus.
En outre, ils occupent des postes qui, logiquement, devraient être occupés par des jeunes diplômés. Mais, je crois que le recrutement des retraités répond à une préoccupation des IPES, celle de la recherche de la qualité des enseignements en vue de produire des diplômés véritablement compétents.
Et sur cette base, je souhaiterais que le ministère n’interdise pas totalement le travail des retraités dans les IPES ; mais qu’il fixe un quota minimal.
En fait, je connais une université privée où la contribution des retraités en tant que manager, a contribué au rayonnement international de l’établissement.
Ri: Il s’agit de quelle université privée si ce n’est pas secret?
Dr W.H: Vous savez, je veux rester impartial dans mes analyses. En outre, je ne voudrais pas donner l’impression à vos lecteurs que vous avez un intérêt particulier avec une quelconque institution privée. Alors, si on pourrait s’en tenir à cet exemple anonyme.
Ri: Un examen national peut-il contribuer à équilibrer les niveaux ?
Dr W.H: Oui ! Le succès à un examen national est une des conditions de relèvement du niveau de compétence des étudiants des IPES.
Là où l’examen national est important, c’est parce qu’il se présente en tant qu’un standard commun du niveau moyen ou élevé attendu d’un étudiant à la fin de l’année académique ou en fin de cycle.
En plus, son existence oblige les IPES, leurs enseignants et leurs étudiants à un niveau de préparation plus élevé.
L’objectif de produire un fort taux de succès aux examens nationaux, augmentera d’ailleurs, le crédit des établissements attributaires, engendrera nécessairement une exécution beaucoup plus appliquée des programmes d’enseignement et des curricula dans les IPES qui ne le faisaient pas.
Il faut le préciser, certaines universités privées n’ont pas attendu ces examens nationaux, car à chaque fin de semestre ou d’année, elles organisent avec application des tests semblables dénommés des « tests lourds. »
Ri: En tant qu’enseignant, pensez-vous qu’il existe un écart considérable de niveau de formation d’un établissement à l’autre ?
Dr W.H: C’est une évidence qu’il existe un écart de niveau de formation d’un établissement à l’autre. Maintenant, est-il considérable, je ne saurai le confirmer. Pour le confirmer, il me faut des données statistiques ou une étude qui, pour le moment, ne sont pas disponibles.
Cependant, l’écart de niveau s’explique par plusieurs facteurs qui sont tous présents dans certaines IPES ou partiellement. Toutefois, vous avez aussi des IPES qui œuvrent pour réunirent les conditions optimales d’études et de travail dans leurs sites.
Ces facteurs sont entre autres, le défaut de financement, un management de qualité insuffisant ou même absent, des objectifs académiques et professionnels peu précis ou mal définis ou encore absents, des infrastructures mal équipées (bibliothèques, laboratoires, etc.) et l’insuffisance quantitative et qualitative des ressources humaines, notamment des enseignants. Comme je l’ai déjà dit, l’existence d’un ou de plusieurs de ces problèmes sera une cause d’écart de niveau de formation.
Ri: En quoi cette mesure peut-elle améliorer la qualité de l’enseignement supérieur au Burkina Faso ?
Dr W.H: La réforme gouvernementale à plusieurs niveaux obligera les IPES à plus de professionnalisme. Mais, à mon avis, elle amènera les fondateurs des IPES à un profond travail de réflexion afin de trouver un équilibre entre les profits financiers et les objectifs académiques de produire une ressource humaine compétente et productive pour les entreprises.
Souvent, je le dis avec tristesse, certaines IPES accordent la priorité aux gains des investissements financiers au détriment de la qualité réelle des diplômes produits.
Elles ignorent volontairement ou ne savent pas que la posture adoptée porte atteinte à leur image, présente un danger pour les entreprises employeuses de leurs diplômés mal formés et, à long terme, fait de leurs étudiants des chômeurs.
Ri: Cette décision peut-elle impacter les programmes d’enseignement, étudiants et les enseignants du privé ?
Dr W.H: La présente réforme aura à tout point de vue une conséquence financière pour les IPES. Sa mise en œuvre entrainera une augmentation des dépenses, ce qui provoquera nécessairement une hausse des frais de formation et de laboratoire.
En conséquence, ce sont les étudiants et leurs parents qui paieront la facture de cette réforme. Par ailleurs, l’augmentation du coût de formation peut entraîner une baisse de l’offre de formation dans des IPES, le président ou le fondateur n’ayant pas les capitaux nécessaires pour soutenir les normes de la qualité (en l’occurrence le recrutement d’enseignants permanents, l’équipement des laboratoires, etc.)
Sur les programmes d’enseignements, l’impact sera plutôt positif. La réforme va pousser les IPES à une relecture des curricula, à une refondation du système managérial afin d’atteindre les normes de qualité voulues par le nouveau cahier de charges. Ce qui aidera probablement certaines IPES à une accréditation plus rapide par les instances du CAMES.
Pour les enseignants, la charge de travail connaîtra une recrudescence. Une réalité qui ne sera peut-être pas favorable à l’effort déjà fourni par des retraités.
La qualité des enseignements n’étant plus mesurée par les évaluations localement effectuées, mais par des examens à l’échelle nationale, les enseignants devraient fournir davantage d’énergie pour satisfaire aux attentes de bons résultats aux examens finaux
Ri: A votre avis, y aurait-il un risque de crise entre les universités publiques et privées suite à cette mesure ?
Dr W.H: Voulez-vous dire une crise entre les IPES et le ministère de l’enseignement supérieur ? Oui, il y a une forte probabilité qu’il existe une tension inhérente à la présente reforme.
Il faut dire que ce que le ministère demande désormais aux IPES est très contraignant au niveau technique, financier ainsi qu’en matière de ressources humaines.
Si l’État ne met pas les moyens dans les universités et instituts publics afin que les mêmes standards de qualité soient respectés, les IPES percevront la réforme comme un double poids double mesure, voire une obstruction au développement de l’enseignement supérieur privé.
En effet, le statut d’université publique ne fait pas systématiquement de la qualité. Par exemple, beaucoup d’universités publiques n’ont pas de bibliothèques aux normes requises, leurs laboratoires sont très mal équipés et même les effectifs pléthoriques entachent sérieusement la qualité de la formation. Ainsi, la réforme de l’enseignement supérieur privé interpelle vivement sur la qualité de celui du public.
Ri: Quelles recommandations pour une bonne mise en œuvre de cette réforme ?
Dr W.H: J’ai une seule recommandation! Le ministère doit sérier le contenu de la réforme et séquencer la mise en œuvre qu’il proposera aux IPES. Sinon, à mon humble avis, le délai d’un an est très insuffisant.
Ce court délai donnera lieu à des bricolages dont l’État lui-même ne se rendra compte des effets néfastes sur les étudiants qu’au moment où il ne disposera plus de moyens techniques pour corriger les inconvénients subis.
Pour moi, comme le document est déjà signé, la pertinence est à rechercher plutôt dans ses résultats finaux qui doivent inévitablement être bons, même s’il faut plus de temps.

