Dr Worondjilè Hien, historien spécialisé en histoire des religions, à l’Université Yembila Abdoulaye Toguyéni de Fada N’Gourma.
Le thème centre central de cette interview, porte sur les religions et crises sécuritaires au Burkina Faso. Nous parlons entre autres, de l’influence des leaders religieux sur le politique; le lien entre les religions et la crise sécuritaire; les religions, source de cohésion ou de division? C’est avec le Dr Worondjilè Hien, historien spécialisé en histoire des religions.
Propos recueillis par Jean Marc Kambou, collaborateur
Refletinfo.net : Les guides religieux ont-ils une influence sur les décisions politiques ?
Dr Worondjilè Hien : Les guides religieux ont un faible pouvoir d’influence sur les décisions politiques au Burkina Faso. Durant la période post indépendance les chefs religieux ont été écartés ou ignorés lors des grands tournants de l’histoire du pays.
Certes, les dirigeant ont souvent tenu compte de l’opinion de la masse des fidèles religieux pour atténuer les contestations, pour avoir l’accompagnement électoral du peuple, mais pas véritablement de l’opinion des guides.
À ce sujet, il faut même faire la part des choses : solliciter le concours ou exploiter l’aura des chefs religieux auprès de leurs fidèles pour résoudre les problèmes politiques n’est pas une influence !
En temps d’accalmie, le népotisme, la corruption règnent, la justice à doublent vitesse devient la norme sans qu’un mot des guides religieux ne change un iota. C’est pourquoi je parle de faible influence.
Refletinfo.net : Quel lien faites-vous entre la religion et la crise sécuritaire au Burkina Faso ?
Il y a un lien étroit entre la religion et la crise sécuritaire au Burkina Faso, néanmoins ce lien est tissé par le bas. En d’autres termes, ceux qui attaquent le pays, les acteurs armés tout comme les planificateurs et leurs partenaires financiers, exploitent les failles de la religion, abusent de la conviction religieuse de certains fidèles à l’insu des leaders qui n’ont donné aucun accord ni apporter un quelconque soutien.
D’ailleurs le succès apparent du fait religieux dans la pérennisation de la crise sécuritaire cache le rôle d’autres facteurs aussi essentiels, voire plus essentiels que le facteur religieux.
La crise sécuritaire s’est enlisée dans les régions périphériques où la présence de l’Etat était faible (les services publics étaient faiblement représentés) et les populations subissaient depuis de longues années des abus dont l’Etat avait le devoir régalien de faire éviter : donc le facteur politique est bien une réalité.
Ensuite, la plupart de ces localités sont économiquement marginalisées, la pauvreté n’était pas expliquée mais vécue au quotidien. Par exemple, la jeunesse qui a été massivement recrutée avait été abandonnée sans éducation, sans formation ; donc les perspectives socioprofessionnelles dans un monde en pleine modernité étaient quasi inexistantes pour elle. Dès lors, la précarité sociale a favorisé l’avènement du terrorisme qui, dans les faits se sert des convictions religieuses qui parviennent toute l’énergie et l’engagement de leurs recrues.
Refletinfo.net : Une certaine opinion est très critique du rôle subversif de la religion, notamment les religions universalistes sur le développement du Burkina Faso !
Dr Worondjilè Hien : Je pense que le Burkina Faso, jusqu’a présent, n’a pas connu une guerre de religion, en dehors des conquêtes musulmanes passées qui n’étaient que des escarmouches bien circonscrites. Et donc aucune des trois principales religions ne peut être accusée formellement d’être à l’origine des malheurs actuels.
Au sujet des attaques terroristes, je l’ai déjà dit, c’est un abus de la foi d’une frange des fidèles et non le résultat issu d’une doctrine défendue par les hiérarchies religieuses.
En ce qui concerne le sous-développement et le règne endémique de la misère au Faso, je suis formel et j’assume ma position : arrêtons d’acculer les institutions religieuses.
Oui, il est vrai qu’elles doivent contribuer et peut-être ne contribuent pas assez ! Seulement ce ne sont pas les pasteurs, les chefs traditionnels, les prêtres et les imams qui élaborent la politique générale de développement, les politiques économiques et les programmes de planifications de l’Etat ; le système éducatif divers et ondoyant depuis les indépendances n’est pas du ressort des chefs religieux.
Tous les fidèles religieux sont des citoyens et n’attendent que les directives de ceux chargés de la destinée du pays pour agir pour le développement.
Aucune communauté religieuse ne dispose réellement de pouvoir pour se soustraire des projets de développement, en tous cas on n’a pas encore enregistré de telles attitudes officiellement.
L’incivisme constaté au Burkina Faso n’est pas à imputer aux mentors religieux en premier ressort, parce que les lieux de culte ne sont pas les cadres institutionnels de l’Etat où il doit être traité, même si les leaders religieux doivent participer à l’éducation citoyenne.
Bref, le malheur du Burkina, c’est l’égocentrisme des dirigeants, la corruption culturelle des hauts cadres de l’administration. En ce moment, les chefs religieux ne peuvent rappeler à l’ordre leurs fidèles et les sensibiliser quand tout le monde voit que la règle de promotion et de succès au pays des hommes intègres, c’est le raccourci du clientélisme et de l’achat des consciences, ce n’est pas le mérite, ce sont « les connaissances et les bras longs ». C’est ce que le pouvoir actuel se bat pour corriger avec les décisions politiques audacieuses.
Refletinfo.net : Les religions sont-elles sources de cohésion sociale ou de division au Burkina Faso ?
Dr Worondjilè Hien : Dans la réalité du Burkina Faso, les confessions religieuses sont des facteurs de cohésion sociale. Elles ne sont pas pour l’œcuménisme, mais elles sont tolérantes et coopératives dans leurs relations institutionnelles.
Entre les Chefs traditionnels, la Fédération des Associations Islamiques du Burkina (FAIB), la Fédération des Églises et Missions Évangélique (FEME) et l’Église catholique, il existe une communication officielle.
Elles se parlent et parviennent à construire un objectif commun quand la survie du Burkina Faso est menacée. On l’a vu lors du coup d’Etat du 30 septembre 2022. Sous le régime de Blaise Compaoré, les leaders religieux ont énormément contribué à la résolution des crises socio-politiques nationales ou localisées.
Les fidèles, également, tout en pensant souvent que leur confession est celle qui enseigne la vérité de Dieu, acceptent l’autre, le supportent dans les moments difficiles, quand même souvent c’est avec réserve. Les conflits ouverts liés aux convictions religieuses sont rarissimes au Burkina Faso.

