Dr Worondjilè Hien,enseignant-chercheur en histoire des religions et développement à l'Université de Fada N'Gourma. @Refletinfo.net
L’actualité pontificale est toujours dominée par la ferveur de l’élection du Pape Léon 14, qui a déjà dit sa toute première messe devant des Évêques venus du monde entier. Dans ce sillage, Dr Worondjilè Hien,enseignant-chercheur en histoire des religions et développement à l’Université de Fada N’Gourma, commente son élection, les grands chantiers qui l’attendent et la posture pour réussir sa mission pontificale. C’est dans une interview qu’il a accordée à Refleinfo.net.
Par Jean Marc Kambou
Refletinfo.net: Quel commentaire faites-vous de l’élection du Cardinal américain Robert Francis Prévost, 69 ans comme Pape ?
Dr Worondjilè Hien: Comme observateur des faits religieux, je dirai que le Vatican est sorti de « son régime d’exception très temporaire » dû au décès de son président, le pape François le 21 avril 2025.
Du point de vue canonique, le caractère institutionnel de l’Église catholique est inexistant tant que le siège papal est vide. L’élection de Robert Francis Prévost, désormais Léon XIV, rétablit ce côté institutionnel.
Comme un citoyen (africain) d’un monde sous pression des forces maléfiques et égocentriques de certains de ses citoyens, je souhaite qu’il sache lire les véritables attentes des fidèles catholiques et des laissés pour compte qui supportent toute la méchanceté de l’humanité.
Qu’il use de sa force morale pour interpeler les grandes puissances que leur développement ne peut être construit avec la misère et le sang des pays pauvres.
À défaut d’avoir les moyens politiques et économiques pour construire un monde juste, qu’il réprouve l’injustice et ne s’affiche pas de quelque manière que ce soit aux côtés des exploiteurs tant individuels qu’étatiques.
Refletinfo.net: Son élection était-elle prévisible ou une surprise ?
Dr Worondjilè Hien: Oui et non ! Oui, parce que parmi les favoris ne figurait pas son nom. Les vagues de spéculations tenues çà et là n’avaient pas mentionné un pape nord-américain.
Non, parce qu’en portant sa candidature il pouvait être élu et il a été élu. En plus, c’est vrai qu’à l’interview précédente j’avais fait mention de possibles influences des grandes puissances sur le choix du futur Pape. Mais ces influences, sont généralement exercées dans l’ignorance totale des logiques internes religieuses et sociales du Vatican.
Il faut savoir qu’à chaque succession, le pape précédent laisse des projets inachevés qui doivent être nécessairement bouclés et son successeur a l’obligation de les réaliser.
Certes, le successeur aura ses propres initiatives et visions, mais ses politiques ne peuvent se couper totalement des programmes définis bien avant son intronisation.
Au regard de toutes ces conditions, les votes se déroulent de manière à choisir celui qu’il faut pour répondre aux urgences internes.
D’ailleurs, le fait que Léon XIV ait été voté au quatrième tour révèle la prééminence des logiques internes sur les attentes extérieures.
La biographie de Léon XIV montre qu’il était un proche disciple de François, un adepte fidèle de sa philosophie. Il est clair que les cardinaux dans leur majorité, veulent perpétuer les choix de son prédécesseur.
À partir de cette expérience et celles passées, les choix des futurs papes intrigueront toujours les observateurs non avertis et ceux qui ignorent volontairement la logique de fonctionnement du Vatican au profit de leurs intérêts géopolitiques.
Enfin, certains fidèles catholiques ne parlent-ils pas du choix du Saint-Esprit ? Et si c’est le Saint-Esprit qui choisit ou oriente de choix, peut-on parler véritablement de surprise ?
Refletinfo.net: Quels sont les grands chantiers qui l’attendent ?
Dr Worondjilè Hien: Les grands chantiers qui l’attendent sont multiples. Toutefois le choix de Léon XIV comme nom pontifical montre l’orientation de ses priorités. Léon XIII avait choisi prioritairement de combattre l’injustice sociale en prenant cause pour les plus pauvres, les plus faibles et les victimes des conflits militaires.
De part son propre choix, Léon XIV se lance sur un chantier social extrêmement grand par le nombre important de pauvres, de victimes des guerres et du terrorisme, des immigrés. Les attentes sont au-dessus des capacités d’influence du Pape.
Sur le plan religieux et interne, c’est l’épineuse question des abus sexuels et de la pédophilie au sein de l’écurie.
À l’instar de l’abbé Pierre qui a su construire un réseau interne puissant pour couvrir ses crimes jusqu’à sa mort, tous les prêtres vivants et impliqués dans ses pratiques impies selon le canon de l’Église, ne viendront pas se confesser eux-mêmes.
Au contraire ils tenteront de développer davantage de moyens afin de se protéger, ce qui compliquera ses efforts de correction et de réforme profonde de l’institution catholique.
En outre, une frange des catholiques américains, notamment les victimes des abus sexuels au sein de l’Église, l’accuse d’avoir protégé des prélats pédophiles par le passé. Si cela est vrai, il commence à diminuer par rapport à François.
Refletinfo.net: Au regard de l’environnement géopolitique et stratégique du monde, quelle posture selon vous conviendrait-elle au Pape Léon 14 ?
Dr Worondjilè Hien: Premièrement, vis-à-vis des puissants de ce monde, il doit se présenter comme une force morale qui apporte des critiques de redressement. Alors il ne doit pas être un valet maintenant qu’il est Pape dans l’espoir de tirer un soutien quelconque pour sa stratégie diplomatique.
À l’égard des puissances économiques et militaires, il n’a pas d’autres recours que d’afficher sa ferme neutralité. Souvent le monde occidental est indexé pour son économie de prédation qui torture à mort les populations des pays du Sud.
Mais si vous observez attentivement toutes les premières économies du monde connaissent dans leur histoire des pillages de ressources et leurs économies sont fondées sur des contrats miniers déséquilibrant les économies des pays du Sud.
Ces derniers ne reçoivent en retour que l’endettement. Aucune économie prédatrice ne devrait bénéficier d’un silence complice du Pape.
Léon XIV, même s’il se réclame défenseur d’un amour universaliste par opposition à l’amour communautariste réservé aux parents, aux compatriotes et aux amis, doit défendre les fidèles catholiques africains qui ne cessent de croitre et leurs concitoyens non catholiques.
À la dynamique que connait l’Église en Afrique, le Vatican doit donner des signaux rassurants aux jeunes églises qui en sortent.
La politique de développement du Vatican doit multiplier les plans de soutien concrets aux communautés africaines afin de construire une autonomie réelle et active des personnes.
Sa position doit être vigoureuse envers les dirigeants africains, surtout les pays majoritairement catholiques.
C’est en effet, dans ces pays qu’on rencontre des présidents de salon ou très belliqueux pour assouvir leurs intérêts nationalistes au détriment des masses pauvres. La dénonciation à leur égard doit être permanente.
Les visites de François dans les pays et régions africains en guerre étaient restées au stade de la symbolique uniquement. L’Église catholique a contribué à faire le communisme soviétique, elle peut aider à corriger certains maléfiques en Afrique.
Refletinfo.net: Au dévoilement de l’identité du nouveau Pape, le dirigeant américain s’est empressé de le féliciter. Pourrait-il avoir d’éventuelles influences ?
Dr Worondjilè Hien: Les félicitations de Donald Trump relèvent d’abord de l’ordre de la courtoisie diplomatique. De plus, c’est son concitoyen qui a été élu. Donc il a le devoir patriotique de le féliciter surtout qu’aucun différend ne l’oppose à Léon XIV ni le Vatican aux Etats-Unis.
Notons néanmoins, qu’avec son électorat fortement catholique le choix de Robert Francis Prevost générera du prestige politico-diplomatique pour le Président américain.
N’est-il pas le premier Pape nord-américain ? N’a-t-il pas été élu pendant la présidence de Donald Trump dont le vote de l’électorat catholique a été déterminant ?
Indépendamment de toute opinion, les deux citoyens américains seront associés par l’histoire et Donald Trump en sera le grand gagnant.
Avant d’évoquer une éventuelle influence du Président sur le pape, moi je m’interroge sur le rôle de l’influence des Etats-Unis avant les élections.
Le fait que Trump s’était fait habiller par l’IA en Pape, bien que cela ne fut pas du goût de plusieurs catholiques, était-ce un message prémonitoire que son compatriote sera élu ? Si oui, comment l’avait-il su ? Ou était-ce une de ses nombreuses provocations qui est devenue une coïncidence réelle ? Le secret du temps nous le dira.
Maintenant pour le futur, les signes présents prévoient une forte divergence entre les deux puissants hommes. Bien avant que Prevost ne devienne Pape, sa mission religieuse de ministre des pauvres au Pérou l’avait poussée à s’opposer à la politique migratoire des Etats-Unis sous Trump.
Son nom pontifical de Léon XIV traduit son opposition radicale et définitive à la politique économique et à la diplomatie américaine. En tous cas, celles pilotées par Donald Trump.
En effet, Léon XIII dont il a hérité le nom avait fermement rejeté l’américanisme, le fait que les Américains se considéraient comme étant la source de renouvellement et de restauration de l’Église.
Le tableau idéologique et théologique défendu par Trump rappelle celui de la fin du XIXe siècle, au temps de Léon XIII. Autrement dit, en portant le nom de Léon XIV, le nouveau pape bien qu’étant un Américain, récuse le nouvel américanisme. Donc l’influence est probable mais pas possible.
Tout de même, il y a lieu de préciser que Donald Trump ne cherche pas à influencer véritablement ses partenaires pour réaliser son concept de MAGA (Make America Great Again). Il cherche à tirer des profits. Et comme je l’ai déjà remarqué, il tentera de le faire avec le pape Léon XIV.

