Achille Minoungou, migrant burkinabè vivant en Allemagne.
Des migrants burkinabè qui ont vu leur rêve migratoire brisé, témoignent dans ce reportage, des dangers de l’aventure dans les pays de l’Afrique du Nord et d’Europe.
Par Siébou Kansié et Wendpouiré Benny Kiemdé
Dans les villages de la région du Nakambé du Burkina Faso, l’aventure est presqu’une mode. Elle résonne dans les conversations des jeunes, surtout chez ceux de la zone de Garango, commune située dans la même région.
Une étude de Thomas Franck Bancé (2021) sur « les migrations et impacts socio-économiques à Béguédo, Centre-Est, Burkina Faso: 1919-2017 », révèle l’attraction de l’Europe du Sud pour les migrants Bissa.
« Le nombre d’immigrés burkinabè est passé de 763 en 1993 à plus de 5 000 en 2007, avant d’augmenter d’environ 1000 personnes par an entre 2007 et 2013. », rapporte l’étude.
En 2006, l’Institut national de la Statistique et du Développement (INSD), RGPH de 2006, la région du Nakambé était la 2e principale zone de départ des Burkinabè à l’immigration avec 12,3% du total des émigrés, un pourcentage qu’elle partage avec la région du Djôrô.
Cette migration généralement irrégulière vers l’Afrique du Nord et l’Europe, est longtemps perçue comme une voie de salut économique, surtout à Béguédo.
Béguédo en effet, fait partie des 30 communes de la région du Nakambé. Elle est peuplée majoritairement des Bissa, « une ethnie très réputée pour les migrations internationales depuis les années 1970 », rapporte Éric Bertrand Pasba Bangré (2005) dans son mémoire de maîtrise sur les migrations internationales des Bissa en Italie.
Mais pour de nombreux Burkinabè revenus d’Algérie, de Libye ou du Maroc, ce rêve s’est transformé en parcours de souffrance.
Ainsi, ce reportage documente à partir de leurs récits, les violences, l’exploitation et les désillusions qui jalonnent les routes migratoires sahéliennes.
Pression sociale et espoir, motifs de départ
Une vaste ferme d’élevage à Soumagou, localité située dans la province du Boulgou, région du Nakambé. 17 heures. Tinda Joel Maboné finit de servir à manger aux animaux. Il range le sac de foin puis, ferme le magasin rempli de matériel.
Des poules locales, des chèvres de race, des poules pondeuses, des pintades, des oies sauvages et des dindons caquetants, l’escortent.
Il fait un détour près d’une vache de race tchadienne qu’il caresse légèrement. Il jette le plat usé et va s’asseoir devant une maisonnette, le regard fixé vers le coucher du soleil. Il nous reçoit.
Cette activité confie-t-il, appartient à son père qui la lui a confié la gestion depuis son retour au bercail. «Hum! Hum!», ne cesse-t-il de répéter tout en soupirant.
« Dans l’aventure, il n’y a que du regret », lance le cinquantenaire de Soumagou, qui a fait à deux reprises, l’aventure en Algérie et vécu plus d’une dizaine d’années au Maroc.
Dans la province du Boulgou, située dans la région du Nakambé, dans le Centre-Est du Burkina Faso, la migration est devenue un phénomène social structurant. A Bidiga, Soumagou ou Tenkodogo, le phénomène est plus accentué.
« Presque dans chaque cour, il y a un aventurier ici à Bidiga», lance un vieux sous un arbre qui nous entendait converser.
Le chômage des jeunes, la faiblesse des revenus agricoles et la rareté des opportunités économiques locales alimentent ce désir de départ.
C’est un phénomène normal connu de tous à Béguédo, insiste Thomas Franck Bancé (2021) dans son étude sur les migrations et impacts socio-économiques à Béguédo.
Car explique-t-il, les fonds transférés par les migrants contribuent à procurer une vie décente aux ménages. « Les familles d’émigrés affichent un niveau de vie plus élevé et un statut social meilleur que celles sans émigrés », mentionne-t-il.
C’est sous cette influence, que Tinda Joel Maboné quitte son village en septembre 1995 à l’âge de 19 ans, à l’insu de ses parents pour l’aventure.
Direction le Gabon, puis l’Algérie, le Maroc et, brièvement, l’Espagne. Plus de dix ans plus tard, il se retrouve à la case départ, dans une ferme familiale où il pratique l’élevage. « Je n’ai pas trouvé mon compte. Je suis revenu. »,dit-il
De son coté, Achille Minoungou, natif de Tenkodogo, est un autre migrant burkinabè. Son histoire est un peu reluisante. Au Burkina Faso, il accepte de partager son expérience.
Après 9 ans passés en Allemagne, il obtient un titre de séjour permanent qui lui permet des allers-retours.
Il assure avoir fait beaucoup de réalisations avec les fonds issus de son aventure. Il a construit des maisons en location et un bar restaurant à Tenkodogo.
Au milieu d’une buvette à Tenkodogo dont il en est le propriétaire, il finit de balayer la cour, puis explique. «Au début, j’ai souffert! Mais après, j’ai eu une activité.», indique-t-il tout joyeux.
Selon les données d’une étude menée par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) en 2018, la région du Nakambé comptait plus de 2000 aventuriers en Algérie.
Malgré les campagnes de sensibilisation et le durcissement des politiques migratoires nord-africaines, les départs se poursuivent.
Traversée du désert, une épreuve de survie
L’un des moments les plus redoutés du parcours reste la traversée du désert saharien, s’accordent tous les anciens migrants interrogés.
Depuis Agadez au Niger, principal hub migratoire de la région, les migrants embarquent dans des camions surchargés en direction de la Libye ou de l’Algérie.
Alassane Ouandaogo, revenu de Libye en 2020, se souvient : « Avant d’embarquer, chaque voyageur doit avoir deux bidons d’eau : un de 5 litres pour boire, un autre de 25 litres en réserve. En cas de panne, c’est la mort ».
Il raconte les attaques de bandits armés, les passages à tabac et les tirs dont son convoi a été victime. Une balle l’a blessé au doigt. « Je suis revenu sans rien », regrette-t-il.
Yacouba Ouandaogo, un autre aventurier de la Lybie dans le village, trouve qu’Alassane Ouandaogo a occulté des détails. Il évoque un voyage de douze jours dans le désert, entassés à 40 ou 50 dans un camion.
Le transport lui a coûté près de 200 000 francs CFA. « En cas de panne, tous les migrants meurent », renchérit-il. Depuis son retour, il s’investit dans le jardinage et le petit commerce en ouvrant son kiosque à café.
Tinda Joel Maboné, pour sa part, raconte avoir parcouru à pied, de nuit, les 30 kilomètres de dunes entre Samaka au Niger, et Ingzim, première localité algérienne.
Arrêté par la police après s’être égaré, il a ensuite vécu l’une des expériences les plus traumatisantes de son périple.
Exploitation, détentions et violences en Afrique du Nord
En Algérie, Joel découvre une réalité marquée par la précarité extrême. « Le seul travail qu’un aventurier noir pouvait faire à l’époque, c’était le « manœuvrage », la maçonnerie », explique-t-il.
En Grande Kabylie, où il se dit être « le seul Noir », il évoque des conditions de travail pénibles, sans contrat ni protection.
À Tamarasset, dans le sud algérien, les migrants subsahariens se rassemblent à la « Place Tchad », un marché informel du travail.
« Nous étions près de mille assis, comme des esclaves. Quand un employeur venait, on se battait pour être choisi », raconte Joel. Les journées de travail sont mal payées, parfois pas du tout.
Plusieurs migrants évoquent également des arrestations arbitraires, des détentions prolongées et des expulsions collectives.
Joel affirme avoir été enfermé trois mois à Rabat au Maroc, avant d’être expulsé vers l’Algérie. « Là-bas, j’ai été kidnappé par la Police et manœuvré », dit-il.
Les témoignages font aussi état de discriminations raciales. Selon Joel, « les migrants subsahariens sont régulièrement victimes de violences et de racisme en Algérie », un constat corroboré par plusieurs rapports d’organisations internationales sur les risques de protection encourus par les migrants en Afrique du Nord.
Contrairement aux autres, Idrissa du village de Bidiga, vit moins de regrets face à l’échec de son aventure. Il préfère son prénom et refuse d’être photographié pour ne pas compromettre son projet de retour en Algérie.

Il minimise les souffrances endurées lors du voyage qu’il considère comme une simple expérience. Sur son visage, l’espoir et la persévérance se ressentent visiblement.
Expulsé d’Algérie pour immigration clandestine il y a 6 mois, ce jeune homme d’une trentaine d’années tient à repartir.
Pour assouvir son désir, il compte sur le fétichisme et le mysticisme. En effet, retrouvé au milieu de quelques hangars servant de cabaret, il recherche de la volaille pour des sacrifices rituels, dit-il en souriant.
« J’envisage de retourner en Algérie» nous confie-t-il avant d’ajouter: «L’aventure est très difficile avec beaucoup de risques, car ce que vous n’avez pas vu dans votre pays, vous le verrez dans le pays d’accueil », indique l’homme en hissant ses épaules.
Sur le chemin périlleux de la Libye
La Libye apparaît dans les récits comme l’une des destinations les plus périlleuses. Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, le pays est devenu un espace de non-droit où les migrants sont exposés à des violences extrêmes tels que les enlèvements, le travail forcé, les détentions illégales.
Des Burkinabè ont été rapatriés de Libye dès 2011, lors de la crise politico-militaire. Selon un rapport « mobilité au Burkina Faso » de l’OIM publié en 2020, la majorité des migrants burkinabè présents en Libye proviennent de la région du Nakambé (Centre-Est).
Plusieurs témoignages font état de rackets systématiques et de passages à tabac sur les routes libyennes.
Retour forcé et difficile réinsertion
Pour nombreux migrants, le retour au pays se fait sans économies, parfois après des années d’absence. Idrissa, ancien migrant clandestin en Algérie, envisage pourtant d’y retourner malgré les risques. « L’aventure est très difficile, mais ce que vous n’avez pas vu dans votre pays, vous le verrez dans le pays d’accueil », dit-il, partagé entre lucidité et résignation.
D’autres tentent de se reconstruire. À Bidiga dans la commune de Garango, certains anciens migrants se sont reconvertis dans l’agriculture, le jardinage ou le petit commerce.
« Le marigot permet de retenir les jeunes grâce au jardinage », explique Yacouba Ouandaogo. Mais en saison sèche, lorsque l’eau tarit, le chômage refait surface et la tentation du départ réapparaît.
Nous n’avons pas pu obtenir l’avis du Président de la délégation spéciale de la commune de Garango sur ce qui est prévu pour occuper ou maintenir la jeunesse en activité même pendant la saison sèche.
Joel a eu le privilège de bénéficier d’une formation en élevage et en aviculture organisée par l’OIM après son retour, dans le cadre des programmes d’aide au retour volontaire et à la réinsertion. Il brandit fièrement son attestation numérotée 000463, comme un trophée.
Reconstruction des migrants dans le Nakambé
Les migrants qui ont pu retourner au Burkina Faso, tentent de reconstruire leur vie. Ils sont parfois accompagnés dans leur initiative par des organisations non gouvernementales (ONG).
C’est le cas du projet d’appui à la protection des migrants les plus vulnérables du Sahel (PROMISA), mis en œuvre avec des partenaires comme l’OCADES Caritas à Tenkodogo, dans le Nakambé.
Il vise à renforcer la protection des migrants sur les routes. « Le projet ne décourage ni n’encourage la migration. Il cherche à réduire les morts et les souffrances », explique un responsable de l’OCADES sous l’anonymat.
L’OIM soutient également les retours volontaires assistés. En septembre 2023, 35 Burkinabè bloqués en Algérie ont ainsi pu rentrer au pays avec son appui.
Aussi, l’organisation travaille-t-elle avec la Direction de la Police des frontières, pour améliorer la collecte de données migratoires.
Mais pour de nombreux migrants, ces actions salutaires restent insuffisantes face aux causes structurelles de la migration, telles que la pauvreté rurale, la pression démographique, les effets du changement climatique et le manque d’emplois décents.
À Bidiga comme à Soumagou, les récits des anciens aventuriers servent à la fois d’avertissement et de miroir. Malgré les violences subies, la migration continue d’apparaître pour certains jeunes, comme l’unique horizon de réussite.
« Il faut créer des retenues d’eau et des emplois », plaide Yacouba Ouandaogo. Sans alternatives économiques durables, les routes du désert continueront d’attirer ceux qui, malgré les risques, refusent de renoncer à l’espoir d’une vie meilleure ailleurs, a-t-il conclu.
Message de prudence aux candidats à l’émigration
Artiste burkinabè, traditionaliste et originaire de Kokologho dans la province du Boulkiemdé, région du Nando (Centre-Ouest), Gombila Simon Kaboré vit aux Pays-Bas depuis 2011. Il y est allé légalement, fait-il savoir.
Président des ressortissants burkinabè dans ce pays, il profite de ses vacances au Burkina Faso pour livrer un message de lucidité aux Africains désireux d’émigrer en Europe. Nous l’avons rencontré le 10 janvier 2026 à Ouagadougou, dans la capitale du Burkina Faso.
Vêtu d’un maillot blanc des Étalons, des colliers au cou dont la croix Ankh, il s’exprime avec calme et assurance.

« Avant d’émigrer en Europe, assure-toi d’être dans les règles migratoires », conseille-t-il. Pour lui, l’aventure n’est pas toujours synonyme de réussite.
« Si à l’époque, j’avais deux millions de FCFA, je ne serais pas parti. Avec cette somme, on peut investir et mieux réussir ici [au Burkina Faso]», affirme-t-il.
Gombila Simon Kaboré, assure que les salaires en Europe cachent de lourdes charges. « Là-bas, ce n’est pas vraiment l’Eldorado. Europe ne veut pas de pauvres », prévient-il. Il déconseille fermement, les traversées illégales par le désert ou la mer, souvent mortelles.
« Je ne peux pas dire aux gens de ne pas partir mais… si vous avez les moyens que vous allez investir pour l’émigration, c’est suffisant pour réussir ici au pays. Et si tu réussis ici, tu peux aller faire tes vacances où tu veux », a-t-il rappelé.

