Dr Worondjilè Hien, enseignant-chercheur en Histoire.
Cette interview avec le Dr Worondjilè Hien, enseignant-chercheur spécialisé en histoire des religions, porte exclusivement sur le discours du souverain pontife, le Pape Leon XIV, qui appelle les parties en conflit au Moyen Orient à un dialogue raisonnable et à la responsabilité morale. L’historien qualifie la déclaration du Pape, de « diplomatie des plus faibles, de l’amour », bref, de « diplomatie de la charité ».
Propos recueillis par Jean Marc Kambou, collaborateur
Refletinfo.net (R.I): Dans la guerre entre Israël, Etats-Unis et Iran, le souverain pontif a appelé à un « dialogue raisonnable ». La voix du Vatican fera-t-elle écho dans ce conflit de survie des États belligérants?
Dr Worondjilè Hien (W.H.): La voix du Pape n’aura pas d’écho ou au mieux, un écho sonore quasiment inaudible. Les trois États, selon les propos de chaque dirigeant, sont en situation de légitime défense où leur armée mène une guerre existentielle.
Pour que la voix du Pape porte il faut la diriger vers un Etat spécifique qui sera assez sensé pour l’écouter.
Ensuite, pour moi, le Pape est largement en retard pour se faire entendre. Il aurait dû organiser un ballet diplomatique au moment des rumeurs d’attaques de l’Iran par Israël ou par les Etats-Unis.
En ce moment les esprits étaient encore tranquilles pour marquer leur attention. Enfin, pour que le Vatican se fasse entendre lors des conflits gravissimes comme celui-ci, le Pape doit également utiliser les canaux religieux au lieu de recourir strictement à la diplomatie (ou politique).
Ici par exemple, Khamenei était un chef religieux et politique comme lui, il pouvait engager des contacts à égalité avec le guide pour une solution paisible.
Un soutien diplomatique papal à Khamenei sans l’encourager à l’accès ç l’arme nucléaire pouvait faire probablement éviter cette guerre.
Sinon, agir à un stade où la dégradation est en état avancé, pour les Iraniens qui meurent et voient tout se détruire peuvent se sentir frustrés.
On me répliquera que la diplomatie, ce n’est pas seulement le discours et le Pape a dû utiliser les coulisses également !
Mais il aurait pu aussi lancer l’appel au moment où les belligérants avaient des « oreilles » pour couter, c’est-à-dire au moment où les bombes n’explosaient pas.
R.I: Le Pape Léon XIV appelle également les parties à assumer une « responsabilité morale » pour arrêter la spirale de la violence!
W.H.: Parler de responsabilité morale au milieu des bombes n’est pas une utopie ni une déconnection de la réalité mortuaire omniprésente dans le Moyen Orient.
Le Pape veut signifier que rien n’est encore tard de penser aux morts, aux souffrances atroces des blessés et des survivants, dont les belligérants seront moralement responsables et seront tenus de porter cela sur leur conscience.
Et le Pape a raison en la matière. C’est en pensant aux conséquences catastrophiques de la guerre que les belligérants peuvent initier des mesures pour la raccourcir et minimiser les pertes des populations civiles.
En outre, le Vatican au nom du catholicisme, mène une diplomatie des plus faibles, une diplomatie de l’amour ; ce qu’on peut appeler en termes religieux la diplomatie de la Charité.
Cette diplomatie privilégie les plus faibles, c’est-à-dire, des populations civiles qui meurent innocemment et même les belligérants les moins forts.
Au nom de cette doctrine diplomatico-religieuse, c’est juste d’évoquer la « responsabilité morale » des protagonistes
R.I: Malgré les instances internationales, le Pape semble le seul à porter un discours de désescalade face aux conflits qui minent le monde ?
W.H.: L’ONU a failli, c’est une certitude que cette guerre est l’aveu d’impuissance de l’ONU et de ses agences, notamment l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) qui ont échoué à remplir les missions de prévision des conflits dans le monde.
L’ONU n’a pas su faire les négociations et prendre la bonne décision au meilleur moment. Les Russes et les Chinois auraient dû interpeller les instances et organes de l’ONU pour amener les dirigeants iraniens en vue de préserver l’économie, les infrastructures et la population iraniennes.
Mais, une petite analyse permet de comprendre l’échec de l’ONU. En fait l’ONU n’est qu’une composition des États et non véritablement une institution supraétatique, comme ses dispositions officielles tentent de le faire croire.
L’Union européenne a doublement « péché » en tant qu’une grande puissance économique et en tant que signataire avec l’Iran de l’accord sur le nucléaire (par l’intermédiaire de certains de ses États membres).
Elle a même prolongé sa bêtise diplomatique coupable en feignant d’être au courant des préparatifs réels des Américains et Israéliens pour attaquer l’Iran.
Elle ose même se plaindre d’être mise à l’écart et de n’avoir pas été informée par Donald Trump des frappes.
De point de vue humanitaire, l’UE est redevable aux nombreuses morts de tous les belligérants. Elle seule, dans une volonté réelle pouvait trouver les moyens pour convaincre l’Iran à abandonner l’arme atomique au profit d’une garantie de sécurité de sa part.
R.I: Le message du Pape sur la coexistence pacifique fondée sur la justice peut-il servir de base à une transition politique en Iran ?
W.H.: Non, à mon avis. On parle de coexistence pacifique quand deux parties opposées s’affrontent, or du vivant du Guide Suprême iranien, l’opposition était quasiment inexistante.
Je crois que la coexistence pacifique concerne surtout l’Iran et Israël, et les Monarchies du Golfe. En plus, la situation actuelle exige plutôt un arrêt des bombardements de part et d’autre qu’un dialogue.
À l’intérieur le régime n’est pas encore tombé, les autorités survivantes dialogueront avec qui, puisqu’elles ne reconnaissent pas l’opposition ?
De l’extérieur le dialogue est quasiment impossible. Israël bombarde pour changer le régime révolutionnaire, avec qui dialoguera Benyamin Netanyahou ? Le régime est toujours là.
Par ailleurs, l’Iran, même s’il pouvait éviter cette guerre, est présentement sur la défensive pour sa survie : vu la destruction matérielle subie son existence en tant qu’État souverain et indépendant est totalement menacée.
Faut-il lui demander de dialoguer, quand Israël veut remplacer le régime et non détruire seulement les armes nucléaires et balistiques ? La requête du pontife est normative, mais face la realpolitik elle sera réalisable si elle était adressée particulièrement aux belligérants en position de force !
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