Le guide suprême iranien, Ali Khamenei.
La disparition du guide suprême iranien, Ali Khamenei, intervient dans un contexte de regain des tensions entre Israël et Iran. Pour Dr Worondjilè Hien, enseignant à l’Université Yembila Abdoulaye Toguyéni de Fada N’Gourma, cet événement marque un tournant géopolitique majeur. Entre risques d’implosion interne, recomposition des alliances régionales et répercussions mondiales, il analyse les scénarios possibles et appelle les États africains à adopter des positions stratégiques claires plutôt qu’une neutralité passive.
Propos recueillis par Jean Marc Kambou, collaborateur
Refletinfo.net (R.I): La disparition du guide iranien ne bouleverse-t-elle pas les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient et au-delà ?
Dr Worondjilè Hien (W.H.): C’est d’abord un choc politique pour l’Iran. Sa mort a provoqué une transition brutale qui est difficile. Elle est d’autant plus difficile que le guide religieux et chef d’État iranien n’est pas décédé tout seul.
De nombreux autres hauts cadres, notamment des chefs des Gardiens de la Révolution sont également tués, créant des vacances importantes de pouvoir et un grand vide dans la gouvernance actuelle.
Certes les commandants militaires encore en vie continuent de faire la guerre. Mais il faut une structure politique pour gérer le pouvoir et maintenir le pays debout.
Or la formation de cette équipe dirigeante sera compliquée. On constate des manifestations en gestation pour répondre aux appels de Netanyahou et de Trump à faire imploser le régime.
L’équilibre géopolitique régional sera sûrement et profondément bouleversé. Les monarchies du Golfe ont qualifié la riposte iranienne sur les bases militaires américaines qu’elles abritent de riposte lâche et ont annoncé des consultations pour une réponse commune.
Leur réaction commune jouera un rôle pour l’issue de la guerre et aussi pour le maintien ou pas du régime islamique. Probablement, si le régime se maintient, cela entrainera une friction voire une division au sein des monarchies arabes.
S’il se fait un changement de régime les puissances du Golfe vont jouer de toute leur influence pour participer à l’émergence d’un nouveau régime qui leur sera allié.
Enfin, il est indéniable que la défaite du régime actuel ou son remplacement aura des répercussions au-delà du Moyen-Orient, puisque les alliances géopolitiques sont des puzzles et quand un élément bouge ou se déforme, les autres doivent se reconfigurer pour aboutir à un espace continu de collaboration.
D’ailleurs, les défis économiques et commerciaux que créera cette guerre aura besoin d’une nouvelle configuration afin de permettre la survie des uns et des autres. Les répercussions géopolitiques de la disparition de Ali Khamenei seront mondiales et diverses.
R.I.: L’Iran va-t-il abdiquer?
W.H. : C’est politiquement incorrect de penser que l’Iran va abdiquer. En fait, Benyamin Netanyahou l’a affirmé lors d’une interview. C’est enfin, un rêve de 40 ans de voir renverser le pouvoir des ayatollahs ; et Donald Trump son ami l’a aidé.
Si le Président Massoud Pezechkian et son équipe abdiquent, ils seront tout de même chassés, à moins qu’ils deviennent des alliés d’Israël.
Cela est aussi, est impossible à l’état actuel de la situation. La meilleure option est donc d’affronter la guerre avec l’espoir miraculeux de survivre comme les autres fois. L’Iran n’abdiquera pas.
R.I.: Est-il prématuré d’évaluer les répercussions de cette crise sur l’Afrique, tant au niveau régional que national ?
W.H. : Il n’est pas prématuré d’évaluer les répercussions de cette crise sur l’Afrique. Certains pays, en particulier ceux de la bande sahélienne qui bénéficient de la collaboration iranienne pour lutter contre le terrorisme, sont entrain de perdre un allié.
Si jamais il y a changement de régime, les conséquences se feront sentir d’une manière ou d’une autre.
Au plan national, l’Iran s’était montré disposé à accompagner le gouvernement. La chute du gouvernement actuel laissera un vide qu’il faut combler par un autre partenaire ou par une nouvelle négociation. En attendant on observe.
R.I.: Quelle doit être la position de l’Afrique dans ce contexte explosif ? Les États doivent-ils rester neutres?
W.H. : Avec la mort du Guide, à mon avis, les États africains doivent réagir et suivre chacun sa ligne éditoriale géostratégique traditionnelle ! D’ailleurs, le monde diplomatique est un milieu d’anticipation et de prévision.
Pour tirer profit des événements internationaux, il faut disposer d’une lecture sereine des faits à leur état embryonnaire et savoir réagir. Ainsi, il n’y a pas de neutralité à exprimer ici. Les États africains, surtout les alliés du régime en difficulté, doivent lui exprimer leur soutien.
C’est vrai que les relations internationales sont fondées essentiellement sur les intérêts, mais parfois, les pays audacieux œuvrent pour les conserver et non attendre chaque soubresaut des nouvelles évolutions pour s’amarrer.
Il faut que les pays africains alliés de l’Iran s’expriment pour obliger le futur gouvernement à construire sa diplomatie par rapport à eux. Les pays non alliés ou neutres vis-à-vis de l’Iran, doivent communiquer pour participer à l’édification de l’architecture géopolitique mondiale.
Je rappelle que l’action diplomatique, on n’est pas obligée de se rendre toujours visible et bruissant. Des États choisissent souvent les coulisses de la diplomatie et réussissent mieux.
La Chine l’a fait avec la Russie au sujet de la guerre en Ukraine ; ce qui lui a davantage ouvert le marché russe de la haute technologie. Autrement, l’Afrique sera toujours une périphérie à chaque étape de l’évolution du monde, si les pays se contentent d’observer et de rester naïvement toujours neutre.
R.I.: Quelle posture stratégique la Russie pourra–t-elle adopter dans le nouveau rapport de force ?
W.H. :La Russie a déjà réagi en disant que l’attaque était une agression armée et non provoquée. Elle analyse l’opération militaire en cours comme un front ouvert pour affaiblir la Russie sur le théâtre militaire ukrainien.
En effet, la chute des mollahs privera l’armée russe des précieux drones shahed de fabrication iranienne. Mais, sur le plan militaire, la posture russe ne dépassera pas véritablement l’observation, le soutien puis la condamnation diplomatiques. Elle se comportera comme elle l’a fait avec la chute du régime de Bachar Al-Assad et l’enlèvement du Président vénézuélien Nicolas Maduro, elle n’interviendra pas.
En réalité, la guerre ukrainienne et les sanctions américano-européennes pèsent lourdement sur le budget russe. Elle ne pourra pas supporter deux fronts d’opérations militaires à la fois.
Elle pourra peut-être faire un appui d’armes à l’Iran. Toutefois, à quoi faire quand on sait que les systèmes antiaériens iraniens n’existent plus, et les armes aussitôt envoyées seront tôt ou tard, détruites sans pouvoir soulager l’armée iranienne.
En plus, elle en a besoin pour sa guerre d’intensité en Ukraine. Une seule chose est probable. Pour faire mal aux Américains qui fournissent des renseignements aux ukrainiens, la Russie pourrait en fournir discrètement à l’Iran pour frapper les puissances du Golfe et fragiliser la position américaine dans le Moyen Orient.
R.I.: Une escalade militaire dans cette guerre pourrait-elle conduire la Russie et la Chine à intervenir?
W.H. : À l’immédiat, ni la Russie, comme je l’ai déjà dit, ni la Chine n’interviendront pas. La Russie, malgré la guerre en Ukraine est toujours solide, cependant pas suffisamment pour entrer en guerre au Moyen Orient.
Une telle décision entrainerait les Européens pour soutenir leur allié américain. Cela sera synonyme de la perte de ses conquêtes ukrainiennes et l’OTAN sera du même coup à ses portes.
En outre, tant qu’il n’y a pas d’opérations militaires terrestres de la part des Israéliens et Américaines, il sera très compliqué aux Russes et Chinois d’intervenir, n’ayant pas de bases à proximité.
Et même une question se pose : que gageraient la Russie tout comme la Chine ? Pas grande chose ! Surtout la Chine, la défaite de l’armée iranienne jettera le discrédit sur son statut de grande puissance en construction.
Économiquement, la victoire ou la chute du régime chiite ne lui apportera pas une croissance. Donc, à l’échelle mondiale, il faut attendre encore d’observer la résistance de l’Iran pour appréhender les perspectives de développement militaire et diplomatique.
Par contre, dans le Moyen Orient, une action des Monarchies arabes mal calculée peut entrainer dans la guerre l’Irak, le Yémen (les Houtis), le Hamas et le Hezbollah, les proxys de l’Iran.
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