Dr Aissata Ouédraogo, urologue-andrologue au Centre Hospitalier Universitaire Régional (CHUR) de Ouahigouya.
Le cancer de la prostate est une maladie masculine qui touche de plus en plus d’hommes au Burkina Faso. Dans cette interview, Dr Aissata Ouédraogo, urologue-andrologue au Centre Hospitalier Universitaire Régional (CHUR) de Ouahigouya, nous entretient sur les signes avant-coureurs de la maladie, les possibilités de diagnostic et de traitement, les mesures de prévention, etc.
Propos recueillis par Georges Ouédraogo, collaborateur
Reflet info (Ri): Le mois de novembre dernier a été consacré à la sensibilisation sur le cancer de la prostate !
Dr Aissata Ouédraogo (A.O.): Effectivement, on l’appelle novembre bleu, un mois où se déroule la campagne mondiale de sensibilisation dédiée à la santé masculine, notamment à la prévention et au dépistage du cancer de la prostate.
C’est un mouvement qui est d’abord né en Australie courant 2003, pour encourager les hommes à se laisser pousser la barbe dans le but d’attirer l’attention sur les maladies masculines notamment le cancer de la prostate et le cancer du testicule.
Le concept a ensuite, évolué et imité dans le monde entier sous forme de campagne de communication, de conférence et de dépistage gratuit volontaire.
Ri : Qui sont ceux qui sont concernés par le cancer de la prostate, les vieux ou les jeunes ?
A.O. : Le cancer de la prostate touche principalement les hommes de plus de 50 ans et sa fréquence augmente justement avec l’âge. Mais avant 50 ans, on peut diagnostiquer le cancer de la prostate chez des personnes ayant un antécédent de cancer familial ou chez des sujets de race noire.
Ri: Pourquoi cette précision sur la race noire? Qu’est-ce qui explique cela?
A.O. : La race noire a une prédisposition génétique et autre à faire le cancer de la prostate selon plusieurs études. En dehors de cette prédisposition génétique, il y a des facteurs environnementaux et alimentaires qui pourraient intervenir.
Ri : Qu’elle est la situation de la maladie au Burkina Faso ?
A.O. : Au Burkina Faso, le cancer de la prostate est le premier cancer urogénital de l’homme. De 1988 à 2018, une étude multicentrique coordonné par le professeur Nayi Zongo, avait retrouvé 1 602 cas de cancer de la prostate sur 14 587 cas de cancers diagnostiqués histologiquement.
Au Centre Hospitalier Universitaire Yalgado Ouedraogo, une étude menée par le professeur F A Kaboré et son équipe, avait montré que 13,35 % des hospitalisations étaient dues au cancer de la prostate.
L’âge moyen des patients ayant le cancer de la prostate était 70,76 ans avec des extrêmes de 39 et 99 ans. Au Centre Hospitalier Universitaire Régional de Ouahigouya, en cette année 2025, 94 cas de suspicion de cancer de la prostate ont été enregistrés en 10 mois. Ceci montre qu’une grande partie de l’activité dans ces services est aussi consacrée à la prise en charge de cette pathologie.
Ri : Qu’est-ce qui explique cette augmentation et persistance des cas au Burkina Faso ?
A.O. : L’augmentation et la persistance des cas de cancer de la prostate au Burkina Faso, pourrait s’expliquer par une combinaison de facteurs.
Le vieillissement de la population car le cancer de la prostate est une maladie liée à l’âge, et l’espérance de vie augmente progressivement au Burkina Faso.
L’absence de dépistage systématique. Le retard diagnostique ne permet pas de découvrir le cancer au stade de curabilité.
Il y a également, l’influence de certains facteurs de mode de vie tels que l’obésité, l’alimentation, la sédentarité et le tabac.
Ri : Quels sont les premiers signes qui doivent alerter un homme ?
A.O. : Les signes qui peuvent vous amener à consulter un urologue sont : se réveiller plusieurs fois la nuit pour uriner (Nycturie); une augmentation de la fréquence d’uriner en journée (Pollakiurie); une envie d’uriner pressante avec des fuites d’urine parfois (urgenturie); une faiblesse du jet urinaire ; un retard à démarrer la miction, un allongement du temps mictionnel ; uriner en plusieurs temps ou encore lorsqu’on fini d’uriner on a la sensation qu’il reste encore de l’urine dans la vessie (sensation de vidange incomplète).
Il y a aussi, l’impossibilité totale ou partielle d’uriner (rétention d’urine); parfois, la présence de sang dans le sperme (Hémospermie) ou dans les urines (Hématurie); des douleurs osseuses au niveau du bas du dos et de la hanche et une altération de l’état général.
Ri : Qu’elles sont les possibilités actuelles de diagnostic ?
A.O. : On peut faire le diagnostic du cancer de la prostate dans notre pays. On peut le suspecter en appréciant la prostate au toucher rectal qui n’a pas une consistance normale, en dosant le taux de l’antigène spécifique total (PSAt) dans le sang qui est élevé ou en réalisant une imagerie qui va montrer des zones suspectes au niveau de la prostate. Pour confirmer s’il s’agit d’un cancer, il faut prélever un peu de la prostate pour faire un examen plus poussé.
Ri : Quels sont les traitements disponibles au Burkina Faso ?
A.O. : Il existe un arsenal thérapeutique pour la prise en charge du cancer de la prostate mais tout n’est pas disponible au Burkina Faso. Les traitements disponibles ici sont :
- L’abstention-surveillance (watchful waiting) : on décide de ne pas toucher au cancer mais on surveille régulièrement ;
- surveillance active : on met en place un rythme de surveillance mais on agit si le cancer commence à progresser ;
- prostatectomie totale : c’est l’ablation chirurgicale complète de la prostate, des vésicules séminales ;
- radiothérapie conformationnelle disponible aux CHU de Bogodogo, Tengandogo et à Bobo Dioulass ;
- suppression androgenique ( chirurgicale, chimique) ;
- chimiothérapie (Docetacel, carbazitaxel).
- Chaque moyen thérapeutique a ses indications en fonction du stade de la maladie.
Ri : Les traitements affectent-ils la qualité de vie à savoir la sexualité, la fertilité et le quotidien ?
A.O. : Chaque classe thérapeutique a ses effets secondaires propres comme tout médicament. Ces effets diffèrent d’un malade à un autre. Certains agissent sur la sexualité et la fécondité mais on dispose des moyens pour pallier à ses effets.
Ri : Quels sont les principaux facteurs de risques du cancer de la prostate ?
A.O. : Les principaux facteurs de risques de cancer de la prostate sont : l’âge ; l’hérédité ; la race noire ; l’alimentation (riche en graisse animale) ; les facteurs hormonaux ; le tabac ; les infections chroniques ; la pollution ; les rayons X ; le syndrome métabolique (obésité, l’hypertension artérielle, hyperglycémie). Ce syndrome métabolique favorise un environnement hormonal et inflammatoire propice à la progression tumorale.
Ri : Quelles mesures concrètes de prévention recommandez-vous aux hommes ?
A.O. : Les mesures que nous recommandons sont entre autres :
-Une Alimentation riche en fruits et légumes variés, riches en antioxydants. Ils aident à réduire l’inflammation et le stress oxydatif ;
– Limiter les graisses saturées (viandes grasses, charcuteries, produits transformés) et privilégier les graisses saines (huile d’olive, noix, poissons gras) ;
– Réduire les excès caloriques pour éviter le surpoids, facteur de risque reconnu ;
– Tomates et produits à base de soja : certaines études suggèrent un effet protecteur grâce au lycopène et aux isoflavones.
– Activité physique régulière : au moins 30 minutes par jour (marche, vélo, natation) ;
– Éviter le tabac et limiter l’alcool : ces habitudes augmentent le risque de cancers en général et aggravent les comorbidités ;
– Dépistage individualisé : recommandé dès 50 ans, ou dès 45 ans en cas de risque familial ou ethnique. Plus le cancer est détecté tôt, meilleures sont les chances de guérison.
Ri : Qu’avez-vous à dire aux hommes par rapport au cancer de la prostate ?
A.O. : Prenez soin de votre santé et faites-vous dépister tôt, car le cancer de la prostate se combat d’autant mieux qu’il est détecté à temps. Prenez le temps de consulter régulièrement.

