«Les femmes qui décèdent par an dans le monde, la première cause, c’est les hémorragies»
Une femme qui accouche peut encore mourir d’une hémorragie. C’est une urgence obstétricale qui fauche annuellement, des centaines de milliers de vies à travers le monde. 260 000 femmes dans le monde en effet, meurent de l’hémorragie du post-partum selon l’Organisation Mondiale de la Santé. Gynécologue-obstétricien, ancien ministre de la Santé sous le Président Roch Kaboré et chef de service de gynécologie de l’hôpital de Bogodogo (Ouagadougou), le Pr Charlemagne Ouédraogo explique dans cette interview, les dangers de l’hémorragie du post-partum, ses causes et les stratégies pour sauver davantage de mères.
Propos recueillis par Siébou Kansié
Refletinfo.net (RI): Comment définissez-vous les hémorragies du post-partum ?
Pr Charlemagne Ouédraogo (C.O): L’hémorragie du post-partum est un saignement qui survient après un accouchement. Un saignement excessif lorsque la femme après accouchement, saigne plus de 500 millilitres (ml), on va parler d’hémorragie du post-partum.
On peut aussi descendre à 300 ml en tenant compte du niveau de réserve sanguine de la femme. Si la femme était déjà anémiée avant d’arriver à l’accouchement, si elle saigne 300 ml, c’est suffisamment sérieux. Donc les 500 ml, concerne une femme en situation normale.
On pense qu’après son accouchement et la sortie du placenta, elle ne doit pas saigner plus de 500 ml. Et si elle saigne plus de 500 ml, on est devant la situation d’hémorragie du post-partum.
RI : Comment évaluez-vous cette quantité de sang après l’accouchement ?
C. O. : Lorsqu’une femme accouche, on met un bassin de lit ou des sacs en plastique pour évaluer la quantité des saignements et les gradués.
RI : Lors d’un atelier organisé du 13 au 14 janvier 2026 à Ziniaré, vous avez déclaré que 260 000 femmes meurent chaque année des suites de complications liées à une grossesse dans le monde. S’agit-il de quelles complications principalement ?
C. O. : Les femmes qui décèdent par an dans le monde, la première cause, c’est les hémorragies. Ensuite, suivent les complications hypertensives, infectieuses et les autres.
Sur tous les décès maternels qui surviennent dans le monde, l’hémorragie occupe la première place. Que ce soit au Burkina ou ailleurs.
Ce sont les estimations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sur l’ensemble des pays à partir des données enregistrées.
RI : Quelle est la fréquence au Burkina Faso ?
C. O. : C’est de 30% environ à travers les différentes études hospitalières qui sont réalisées. Si vous regardez l’enquête démographique et de santé, ça vous donne les décès maternels et ça vous dit que la première cause ce sont les saignements, les hémorragies du post-partum.
RI : Quelles sont les conséquences de l’hémorragie après accouchement sur la santé de la mère et de l’enfant ?
C. O. : Ça fragilise la mère parce qu’elle n’aura pas de force. L’anémie donne une fatigue terrible et également ses moyens de défense sont diminués face à une infection.
Donc l’anémie a des conséquences assez sérieuses sur la santé de la femme elle-même. Et si la santé de la mère n’est pas au point, ça va impacter sur celle du nouveau-né.
Car la mère a besoin d’être bien portante pour avoir du bon lait maternel pour donner au bébé et aussi être disponible pour donner à téter au bébé.
Mais si la mère est malade, souffrante, l’anémie a besoin d’une transfusion sanguine, vous comprendrez que la maman, n’étant pas bien portante, ne peut pas bien s’occuper de son nouveau-né. Donc si la mère est malade, ça impacte négativement sur la santé du nouveau-né.
RI : A quoi est due cette hémorragie en Afrique et particulièrement au Burkina Faso ?
C. O. : De nombreuses causes expliquent cette hémorragie du post-partum. Il peut s’agir d’une hémorragie exagérée de la zone d’insertion du placenta.
Quand le placenta sort là où c’était collé, ça se met à saigner de façon anarchique. Il peut s’agir d’une déchirure des voies génitales au cours de l’accouchement.
Et quand le col se déchire, ça saigne grave. Quand le vagin se déchire, ça saigne grave. Au cours du passage de l’enfant, il arrive qu’il y ait des déchirures.
Il y a également, des situations qui peuvent aggraver ce saignement. Ce sont les nombreux accouchements.
La femme qui a déjà accouché plusieurs fois, à un utérus qui se rétracte difficilement après l’accouchement et donc ça reste comme un chiffon et cet utérus va beaucoup saigner.
Les femmes également qui ont des grossesses multiples, des grossesses gémellaires, sont plus également à risque parce que l’utérus était sur-distendu.
Les femmes qui viennent accoucher avec un utérus qui porte des fibromes, ce sont des femmes également qui sont à risque de saigner de façon plus sérieuse que les femmes qui n’ont pas de fibromes.
Les femmes qui ont également des gros bébés, une femme qui porte un bébé de plus de 4 kilos, et bien après l’accouchement, l’utérus peut se mettre à saigner ou une voie génitale peut être endommagée au cours du passage de cet enfant.
RI : Est-ce qu’au-delà des cas que vous venez de présenter, il y a naturellement des femmes qui sont plus exposées à cette hémorragie que d’autres ?
C. O. : Oui, mais on préfère ne pas aller sur cette approche à risque parce qu’on risque de créer une population de personnes qui semblent être sûres de ne pas saigner et finalement, on se retrouve avec des hémorragies graves dans ce groupe où on n’a pas anticipé sur des précautions.
Donc, l’approche à risque est abandonnée. On considère que toute femme suivie peut saigner au moment de l’accouchement de façon inattendue.
Il faut dans ce cas, anticiper sur les mesures à prendre et ne pas faire une consultation pré-natale et dire, madame vous êtes arrivée à terme, vous ne pouvez pas saigner.
Voici les autres femmes, qui peuvent saigner au cours de l’accouchement. Non, il faut éviter l’approche à risque parce qu’on risque de rassurer forcément un groupe de femmes qui risque de se retrouver face à une hémorragie du post-partum là où on n’a pas anticipé sur la prise en charge.
RI : Pouvez-vous citer quelques signes par lesquels un agent de santé peut reconnaître une hémorragie de l’après accouchement ?
C. O. : Ce sont les saignements, puisque lorsqu’une femme accouche, il faut mettre un bassin de lit ou des sacs en plastique pour évaluer la quantité des saignements et les gradués. Et c’est ce qui permet de dire que la femme a une hémorragie de post-partum.
Aussi, quand la femme finit d’accoucher, normalement après la délivrance et l’injection de l’ocytocine, l’utérus se rétracte et le sang qui coule n’est pas important, c’est un filet de sang.
Et si on a un sang qui continue de couler avec du sang rouge dans le bassin de lit, attention, ça peut être une hémorragie de post-partum ou que la femme se retrouve avec des garnitures mouillées et il faut changer tout le temps, attention, ça peut être une hémorragie de post-partum.
RI : Les examens permettent-ils de prévenir cela?
C. O. : Non, c’est l’excès clinique. L’examen, quand vous faites une prise de sang, c’est pour mesurer les conséquences, puisque les saignements doivent être visibles.
On ne l’imagine pas à travers un examen biologique. Quand on fait un examen biologique, c’est pour maintenant regarder les conséquences.
RI : Quelles sont les dispositions à prendre par les agents de santé pendant l’accouchement pour éviter ces complications ?
C. O. : Il faut suivre les meilleures pratiques. Il faut appliquer les meilleures pratiques en matière d’accouchement et de surveillance du travail d’accouchement.
C’est ce qu’on demande aux agents de santé. Une fois que la femme a accouché, il faut faire la gestion active de la troisième période de l’accouchement.
Elle qui consiste à faire une administration d’ocytocine en intramusculaire à la femme si elle n’avait pas de voie veineuse, et à faire une traction contrôlée du cordon pour faire sortir le placenta rapidement, puis masser l’utérus pour qu’il se rétracte.
C’est la bonne rétraction de l’utérus, qu’on appelle la ligature vivante de Pinard, qui va assurer l’hémostase, c’est-à-dire, l’arrêt du saignement.
RI : Cela fait partie des bonnes pratiques que vous évoquez ?
C. O. : Oui, ce sont les meilleures pratiques. Quand une femme finit d’accoucher, on n’attend pas que le placenta se décolle seule. Plus vous attendez, plus le risque de saignement sera élevé.
RI : Y a-t-il une alternative pour contrôler les saignements ?
C. O. : En dehors de l’ocytocine qu’on utilise, il y a la carbétocine, pour laquelle on fait un plaidoyer pour son introduction au Burkina Faso, parce que la carbétocine est thermostable.
Cette carbétocine thermostable, même sans frigo, reste efficace. Alors que l’ocytocine que nous avons, si ça ne suit pas la chaîne de froid, ça perd son efficacité.Ce sont des produits qui existent dans toutes les salles d’accouchement.
Aujourd’hui, nous faisons le plaidoyer pour l’introduction de la carbétocine thermostable, pour permettre le redéploiement dans les zones, surtout à haut défi sécuritaire, là où la chaîne de froid est difficile à assurer, et là où l’approvisionnement est difficile.
RI : En tant que Président de la Société des gynécologues et obstétriciens du Burkina, quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans la prise en charge de ces cas ?
C. O. : Les difficultés que nous avons dans la prise en charge, c’est l’évaluation des pertes sanguines, parce qu’il n’y a pas de sac d’évaluation. Donc, on évalue de façon empirique, parce que les pains de la femme sont mouillés, ses garnitures sont mouillées.
On n’a pas de sac d’évaluation dans les salles d’accouchement pour avoir une quantification réelle des saignements et pouvoir très rapidement agir. Ça, c’est une difficulté que nous avons.
L’autre difficulté aussi, c’est l’insuffisance de la disponibilité de produits sanguins pour transfuser la femme qui en a besoin.
Vous avez des femmes qui sont évacuées souvent des provinces. Manga, Kombissiri, parce qu’ils n’ont pas de produits sanguins disponibles, et on les envoie au niveau de l’hôpital de référence ici. C’est une difficulté que nous rencontrons.
Il y a également, l’indisponibilité de la carbétocine, et on n’arrive pas à avoir une chaîne de froid pour l’ocytocine sur toutes les maternités du pays.
RI : Comment gérez-vous cette situation lorsqu’elle survient en tant que société ?
C. O. : En tant que société, nous avons engagé un plaidoyer, qui nous a amenés à rencontrer déjà les hommes et les femmes de médias pour justement renforcer leurs capacités sur le phénomène des hémorragies du post-partum et leur rôle dans les décès maternels.
Nous avons également rencontré le ministre de l’Economie et des Finances et son équipe pour faire un plaidoyer en faveur du ministère de la Santé pour que la carbétocine soit prise en compte dans le paquet de gratuité des soins destinés aux mères et aux enfants de moins de 5 ans.
Nous avons également fait cette rencontre il n’y a même pas un mois, où nous avons rencontré le ministre de l’Economie et des Finances et nous avons un projet de renforcement des capacités des honorables députés pour leur permettre de comprendre les enjeux, de sorte qu’au niveau des sessions budgétaires, la requête du ministère de la Santé puisse être prise en compte en ce qui concerne la carbétocine et les hémorragies du post-partum en général.
Nous avons une demande qui est en cours d’examen, je crois que quand les députés vont finir leur session, ils nous reviendront avec une disponibilité pour nous permettre en 48 heures, d’échanger avec eux sur la question de la mortalité maternelle du Burkina et de sa cause principale qui est les hémorragies du post-partum afin de leur expliquer les enjeux en lien avec le développement.
RI : Par rapport aux hémorragies du post-partum, quel message à l’endroit des populations et des autorités ?
C. O. : Le message à l’endroit de la population, c’est d’aller aux consultations prénatales et de prendre le fer qui est prescrit pour renforcer le niveau du taux d’hémoglobine dans le corps et aussi que les femmes doivent venir accoucher en maternité et non pas à domicile et d’écouter les recommandations du corps médical et des sage-femmes.
À l’endroit des autorités, c’est de consolider les engagements en faveur de la santé des mères et des enfants à travers toutes les mesures que nous connaissons qui existent.
Je souhaite qu’on puisse les consolider et puis renforcer à travers de l’innovation. Ce sont les innovations qui vont nous permettre d’accélérer l’amélioration de nos indicateurs de santé parce que ce que nous faisons de façon traditionnelle a presque atteint le niveau de saturation de ces capacités.
Donc aujourd’hui, pour aller de l’avant, il faut innover, c’est-à-dire, apporter ce qu’on n’avait pas pour espérer que les choses iront encore mieux.
RI : De quelles innovations parlez-vous ?
C. O. : La carbétocine, nous devons l’avoir dans la pharmacie hospitalière de nos formations sanitaires. Nous devons avoir les sacs d’évaluation pour permettre de tirer la sonnette d’alarme. Donc déjà, ces deux éléments sont des innovations parce que ça n’existait pas. Et si on les apporte, on innove et ça peut nous permettre d’avoir des résultats encore plus intéressants.

